sábado, 21 de novembro de 2015

Comment l’Occident s’est transformé en machine à produire des “petits cons” ultra dangereux

Atlantico

Souvent assimilés à des "fous", dont les actes seraient "absurdes", nombreux sont les auteurs d'attentats à en réalité chercher à combler un vide... Que la société occidentale peine à proposer. L'islamisme radical, peut alors en constituer une alternative simpliste mais satisfaisante.




Atlantico : Abdelhamid Abaaoud le cerveau des attentats du 13 novembre, qualifié de "petit con" par un ex camarade de classe ; Brahim Abdeslam, impliqué dans les fusillades dans le Xème arrondissement, qualifié de "chômeur" et de "looser" par sa femme ; Hasna Ait Boulahcen qui s'est fait exploser pendant l'intervention du Raid connue plutôt comme une "fêtarde"... Qu'est-ce que ces éléments peuvent nous dire du profil psycho-sociologique des terroristes djihadistes ?

Farhad Khosrokhavar : il faut quand même aussi dire que beaucoup d'entre-eux sont tout simplement attardés, ou sans éducation. Ils peuvent avoir du mal à s'adapter à une société où le politique ne remplit plus sa fonction. Il s’agit évidemment aussi de personnes qui ressentent un malaise à l’égard de la représentation politique, considérant alors qu'il n'y a plus d'alternative, et que les différences entre la droite et la gauche s'estompent. Ces personnes auraient sans doute eu une fascination pour le communisme au siècle dernier.

Paradoxalement, ils ressentent un peu ce qu'incarne Michel Houellebecq, c’est-à-dire que notre civilisation a perdu de son attrait, qu’elle ne répond plus à nos besoins élémentaires. Il y a un ensemble de conditions qui favorisent ce besoin d'un autre cadre identitaire, de s’approprier une pensée telle que celle des terroristes islamistes. Car en soutenir le mode d’action, même à demi-mot, revient à être sensible à leurs causes. Depuis qu'il n'y a plus de transmission du lien social, de service militaire obligatoire par exemple. La famille recomposée a eu des dimensions extrêmement positives. Pour autant, elle a participé au délitement du cadre identitaire, par une dissolution de l'autorité paternelle.

On peut évoquer comme principal marqueur une déshérence dans la vie, caractérisée par un système de pensée bâti autour de la violence. Mais le lien avec immigration -ou insécurité financière- et djihadisme est un lieu commun qui n’est plus fondé. La palette des personnalités s'est élargie. Certains d’entre eux sont issus des classes moyennes très bien éduquées mais qui ne savent pas où sont les limites, la frontière entre le bien et le mal. Et ceux-là ne souffrent donc d’aucun malaise lié à la condition des banlieusards.

Jean-Paul Mialet : "Petit con", "looser", "fêtard" : ce ne sont pas les qualificatifs qu’on emploie dans l’entourage de "fous". Ce dernier terme serait d’ailleurs à préciser : après 40 années de pratique psychiatrique, je n’en connais plus bien la signification. Mais tous ceux qui présentent des troubles mentaux apparaissent différents, étranges, inadaptés ou incohérents à leur entourage : pas "con" ou "looser". Ce vocabulaire est plutôt réservé à des individus caractériels ou marginaux, peu enclins à respecter les règles sociales  - éventuellement même méprisants pour ceux qui se plient à ces règles. Rien n’indique donc que Adelhamid Abaaoud, Brahim Abdeslam ou Hasna Ait Boulahcen avaient un quelconque dérèglement mental. En revanche ils étaient sans doute un peu "à part", moins conformes aux normes sociales que d’autres. 

Je suppose d’ailleurs que pour s’intégrer dans un groupe organisé et structuré comme l’est un groupe terroriste qui effectue des actions planifiées, il est impossible d’être "fou" : les dérèglements de l’esprit rendent l’individu incontrôlable. Certains des déséquilibrés que rencontrent les psychiatres ont pour seul symptôme une sociopathie grave. Cela peut-il mener à devenir terroriste? Non, car cette incapacité pathologique de respecter des règles sociales conduit à des actes délictueux, mais elle ne permet pas de s’intégrer dans une bande organisée : le "milieu" a ses propres règles et rejette vite ces individus. On ne peut donc pas retenir non plus le diagnostic de sociopathie chez ces terroristes. Certes, ils méprisent notre société et les individus qui la composent, mais ils respectent une loi, la loi du Djihad. En somme, fanatiques, oui ; mais fous, sûrement pas…

S’il n’y a pas de psychologie particulière propre au terrorisme, comment expliquer la hargne qui les pousse à tuer au prix de leur propre vie ? Certaines études de psychologie sociale peuvent fournir des éléments de réponse. En premier lieu la fameuse expérience de Milgram, qui dans les années 60, a démontré que l’obéissance à une autorité faisait taire l’empathie et permettait d’administrer à autrui des traitements très douloureux. L’autorité, dans cette recherche, était un universitaire : on imagine ce que peut produire une autorité considérée comme divine. Plus récemment, une autre explication est proposée qui s’appuie sur l’expérience de la mort. Qualifiée de théorie de la gestion de la terreur, cette thèse soutient que la conscience de notre mortalité provoque une angoisse que l’on tente d’apaiser en donnant du sens à sa vie par un espoir de paradis ou par une œuvre qui vous survit. Lorsqu’un djihadiste rejoint les groupes de combat, l’acuité de cette conscience de mort peut, paradoxalement, aiguiser son besoin de donner du sens à sa vie par une œuvre de mort – surtout si elle est assortie d’un espoir de paradis.

Ces explications n’épuisent cependant pas le sujet. Selon l’expert israélien Yoram Schweitzer qui a interrogé une centaine de kamikazes incarcérés, tous cherchent à "s’accomplir" en livrant un témoignage de la gloire d’Allah. A leurs yeux, leurs victimes sont dépourvues d’humanité. 

Quel rôle la perte de sens dans la civilisation occidentale peut-elle avoir ? Dans quelle mesure le djihadisme islamique peut-il in fine constituer une alternative à ce que ne propose pas la société occidentale ?

Jean-Paul Mialet : Même si elle nous parait absurde, le djihadisme propose une cause. Et pas n’importe quelle cause, une cause transcendantale: servir un Dieu. N’oublions pas que dans notre civilisation occidentale, il existe encore bien des individus pour lesquels servir un Dieu remplit une existence : les religieux n’ont pas disparu, et certains - les moines contemplatifs ou les sœurs carmélites de la religion catholique par exemple - sont capables d’y consacrer chacun de leurs instants en renonçant à toute vie sociale. Ces individus sont-ils fous ? Ou serait-ce au contraire notre société occidentale qui s’égare en ignorant le besoin de sacré et les motivations religieuses qui ont toujours habité l’homme ? Puisque l’on agite si volontiers le spectre de la folie lorsque l’on ne comprend pas un comportement, il peut être utile de rappeler ici que l’excès de rationalisme est également une forme de folie : certains patients présentent en effet ce que l’on appelle un "délire rationnel"… 

Aveuglé par les Lumières, la société occidentale aurait-elle perdu le sens de cette part d’irrationnel qui pousse l’homme vers la religion aussi bien que vers l’art ou la poésie ? Notre culte est à présent celui des droits de l’homme et de la liberté, qui semble avoir remplacé la spiritualité ringarde d’autrefois en s’appuyant sur des valeurs considérées comme moins contestables. Mais qu’en est-il de notre pratique ? N’est-elle pas celles d’individus mus avant tout par un désir d’autosatisfaction, et dont la conduite est régie par les lois du marketing ? Les beaux sentiments alimentent des sites Internet qui, sous d’élégants prétextes, les proposent à la consommation. Même nos dirigeants s’appuient davantage sur des techniques de communication que sur des convictions, comme si la politique consistait aujourd’hui à emporter des parts de marché… On conçoit que pour ceux qui n’adhérent pas à cette société parce que leurs origines ou leurs traditions les en éloignent, et qui ne s’imaginent pas non plus pouvoir y trouver un jour une reconnaissance quelconque, la cause djihadiste, dans sa simplicité, puisse être tentante. Elle a de plus l’intérêt de fournir des règles de conduite tranchées qui rassurent ceux que perturbe ce monde complexe aux repères brouillés.

Axel Dyèvre : Le profil des terroristes islamistes est assez difficile à cerner de manière précise. Bien entendu, ils sont tous musulmans que ce soit “d’origine” (généralement “reborn”) ou convertis. Mais la cause dont ils se réclament étant l’Islam, ce point est un truisme… On parle beaucoup ces temps-ci de jeunes qui semblent aller chercher en Syrie un monde fantasmé manifestement. La question reste entière - au moins pour moi -  de savoir en quoi consiste exactement ce fantasme : un "retour aux origines" ? Mais alors quelles origines ? La plupart des jeunes Français d'origine maghrébine impliqués sont de la deuxième, voire troisième génération. Et la Syrie n'évoque pas vraiment le Maroc, l'Algérie ou la Tunisie, qu'ils ne doivent quasiment pas connaître pour la plupart et dont les sociétés ne sont pas spécialement "islamisées" au sens qu'ils semblent rechercher auprès de l'OEI. Le rejet de la société ? Pourquoi pas mais alors laquelle en ce cas : la France et son mode de vie occidentalisé ou le pays d'origine de leur famille qu'ils n'ont pas connu ? Certains sont certes des délinquants qui peuvent rechercher là une rédemption mais on trouve aussi des profils plus intégrés voire des convertis pour qui on ne peut pas trouver l'excuse d'un rejet sociétal ou d'une douloureuse histoire post-coloniale.

Reste la soif d'aventure dans le monde un peu aseptisé que nous connaissons : cela peut expliquer les départs vers des territoires de conflit, mais en revanche le retour et la bascule dans l'action terroriste sont beaucoup moins évidents. Surtout quand cette action se finit dans l'action suicide : entre l'excitation du combat, la prise consciente du risque d'exposer sa vie et l'appui sur le bouton "fin" il y a une marge. On bascule là dans une approche nihiliste. J'entends bien que l'idéologie que ces terroristes - car on ne parle plus là de "combattants"  - cette idéologie encourage donc le sacrifice et justifie le meurtre même de masse, puisqu'il n'y pas d'innocents. D'un certain côté on peut se dire que nous vivons dans une société facilement effrayée et qui place le "vivre longtemps"  au dessus de tout, dans une société donc qui a - pour faire court -  peur de la mort. En adhérant à une idéologie nihiliste, peut être certains voient ils là un moyen de rejoindre une "élite", qui serait celle de ceux qui sont au dessus de ça et qui dominent de facto la masse. D'une certaine manière en ce cas cette idéologie mortifère et meurtrière serait un nouveau moyen d'exprimer son mal être face à la société et à son fonctionnement. L'islamisme serait une nouvelle manière d'être des "révolutionnaires"...

Que cherchent ces jeunes dans l'islamisme radical ? 

Jean-Paul Mialet : L’islamisme est une religion. Comme toute croyance religieuse, elle laisse sa place au doute et à une marge de liberté dans l’interprétation du croyant. L’islamisme radical est une interprétation dogmatique des textes coraniques. Elle offre le confort des dogmes. Je viens de rappeler ce que chacun sait : le monde moderne est complexe, les repères sont difficiles à trouver, le brassage des cultures et la globalisation de la planète imposent de remises en question. Qui sommes-nous ? C’est l’identité même de tous les peuples interconnectés qui est aujourd’hui chancelante. Avec pour corollaire un besoin plus vif d’affirmer une identité. Le sursaut identitaire n’affecte pas que la Catalogne et la Bretagne, il traverse aussi les individus qui composent notre société. Si, pour de nombreuses raisons, ces individus sont mal enracinés dans la société, ils seront tentés de trouver une place mieux définie dans une autre société. Et si cette société leur fournit des repères caricaturaux, elle se montrera particulièrement attractive. C’est après tout ce qui se passe dans les sectes où l’on propose à des individus en mal d’identité une place clairement attribuée au sein d’une collectivité, avec un rôle défini et une interprétation du monde dont une vision simplifiée donne toutes les clés. Le sens de la vie n’est plus une quête ; il s’impose avec clarté. Pour certains, c’est un confort précieux auquel ils sont prêts à sacrifier tout – même leur vie, comme on l’a vu dans les suicides collectifs de certaines sectes. 

Bien que non-terroristes, le pilote de German Wings qui a provoqué consciemment la mort des passagers qu'il transportait, les fusillades dans les lycées et universités américaines, pourraient-elles répondre à ce même vide de sens ? Dans quelle mesure ces derniers pourraient-ils correspondre à des individus tels que les djihadistes, mais sans l'alternative que représente l'islam radical ?

Jean-Paul Mialet : N’allons pas tout mélanger. Le pilote de Germanwings était, a-t-on dit, sujet à des dépressions. Or les dépressions poussent parfois à rechercher la mort comme une délivrance : on peut en ce cas, pour le coup,  parler de "folie". Evidemment, dans cette folie-là, une énigme demeure: pourquoi a-t-il voulu entraîner avec lui tous les passagers ? Quel sens cela avait-il pour lui ? Qui peut répondre ?

En revanche, les massacres dans les écoles et universités américaines pose plus directement la question du sens que peut représenter pour certains le meurtre de masse gratuit, car ces individus n’étaient pas, que je sache, des individus dépressifs. Avec beaucoup de prudence - je ne suis pas un expert - je peux imaginer que ces terribles fusillades correspondent également à une sorte d’affirmation identitaire tragique alimentant une œuvre de destruction haineuse des autres et de soi-même. Il y aurait en ce cas en effet une parenté avec les massacres terroristes, sans la structuration religieuse de l’acte qui l’habille d’un sens plus évident.

Axel Dyèvre : Dans le cas des tueurs de masse - et le pilote de la GermanWings en est un, car s'il voulait se suicider il pouvait ouvrir le gaz chez lui - on trouve certainement des points communs avec les terroristes. Ne serait-ce qu'une forme de psychopathie dans la nature de leurs actes. Si vous définissez le terrorisme comme un moyen d'action, alors ils sont de la même catégorie : pour les 200 passagers de la GermanWings comme pour ceux de l'avion de la MetroJet à Charm El Sheikh, quelle différence fait la motivation de leurs bourreaux ? Dans les deux cas il y avait intention de tuer. Ce qui peut faire la différence  c'est la dimension  politique et idéologique. Mais dans les deux cas il y a aussi sans doute un besoin "wharholien" de gloire macabre. La question est de savoir si - et dans quelle mesure - l'idéologie engendre l'action ou si elle est utilisée à des fins de justification. Il y a probablement du vrai dans les deux : ce qui est sûr c'est qu'une idéologie qui ne permet pas l'interprétation violente ne peut pas être utilisée comme moteur ou comme justification…

L'étude des différents profils socio-psychologiques des terroristes fait-il ressortir cette perte de sens toujours de la même manière ? Qu'en ressort-il ?

Axel Dyèvre : La question est d'importance et elle est également d'évidence polémique. Des dizaines d'experts, de connaisseurs du terrain, des civilisations, des réseaux, etc se sont exprimés sur le sujet. Des dizaines voire des centaines d'études ont été commises sur le sujet depuis très longtemps, et même avant 2001 sur les critères de basculement dans le terrorisme. Aucune n'a trouvé la pierre philosophale, le "chemin de radicalisation" type qui nous permettrait de comprendre et d'anticiper. Les anglo-saxons ont une expression pour identifier ce point que tout le monde recherche, le "tipping point", le point de rupture. Ce point où le parcours d'un individu "bascule" dans l'action violente et terroriste. 

L’analyse des des centaines de profils au travers de différentes études à la fois terrain et bibliographiques nous a montré que le sujet est des plus difficiles : personne n’a vraiment identifié ce fameux “point de rupture”. Pour illustrer aussi le danger d’être affirmatif ou d’énoncer des certitudes à chaud : que d’analyses doctes ont été faites sur le cas de la jeune fille de l'appartement de Saint Denis, "première femme kamikaze en Europe", et sur toutes les terribles implications (que d'aucuns avaient prévu de longtemps, bien entendu). Il semble vu les derniers communiqués qu’elle ait été tuée dans l'explosion d'un kamikaze proche d'elle... Le profilage à l’emporte pièce comporte des risques pour ses auteurs : je préfère ne pas m’y risquer… 
Via Atlantico, 21-11-2015

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