segunda-feira, 7 de setembro de 2020

L’ordre républicain est-il de droite ou de gauche ?

Valérie Toranian

À entendre les politiques se chamailler à propos de l’utilisation par Gérald Darmanin du terme d’ « ensauvagement » pour décrire l’augmentation de la violence au sein de la société, on a envie de leur répondre : quand le sage montre la Lune, l’imbécile regarde le doigt. Les Français dans le fond, se moquent bien du terme choisi par le ministre de l’Intérieur. Ils constatent une situation. Et 70 % d’entre eux trouvent le terme « d’ensauvagement » justifié parce que, finalement, il ne désigne pas si mal la réalité du quotidien de beaucoup d’entre eux. La violence et les incivilités, le manque de respect et d’éducation se sont banalisés. On change de trottoir, on ne répond pas aux provocations, on évite de circuler dans certains endroits à certaines heures. Ça, c’est dans le meilleur des cas. Dans certains quartiers, vous devez aussi vous résigner à accepter les manifestations de haine anti-policière, anti-pompiers, anti-profs, anti-républicaine, anti-France. Les caillassages, les voitures brûlées, les menaces contre les élus, les brutalités, les violences intra-familiales, l’intimidation, la pression…

Illustration : le préfet de police de Paris, Didier Lallement et le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, lors de la cérémonie de commémoration du 150e anniversaire de la proclamation de la IIIe République, au Panthéon, à Paris, le 4 septembre 2020 (©Stephane Lemouton/Pool/ABACAPRESS.COM).
Eric Dupond-Moretti pense, lui, que l’insécurité est « un fantasme ». Il y a pire que l’insécurité, nous explique le ministre de la Justice, c’est le sentiment d’insécurité, car il est bien plus difficile à combattre. S’imaginer qu’on vit dans l’insécurité, voilà le vrai danger. Parler d’ensauvagement, c’est flatter « les bas instincts du peuple ». Dire qu’il existe une différence entre le réel et le ressenti n’est pas faux. Que dans certains cas les médias montent en épingle des faits divers et délivrent des messages anxiogènes est parfois vrai. Mais comment nier la montée des incivilités et de la violence gratuite ? Pourquoi affirmer qu’il s’agit d’un « sentiment » d’insécurité et non d’une réalité ? Pourquoi faire la distinction entre « les intelligents » qui refusent de se laisser aller à la peur, et les imbéciles des classes populaires, incapables de se maitriser, submergés par leur pseudo « ressenti » ? Des idiots qui pensent mal, qui votent mal. Et qui font le jeu du Rassemblement national.

« Pourquoi est-il si difficile de nommer ce délitement, cette montée de la violence verbale et physique qui touche les fonctionnaires, les professeurs, les services publics, mais aussi tous les citoyens, surtout ceux des classes populaires ? »

Au-delà de la bataille sémantique, les chiffres hélas sont éloquents. Une étude récente de deux criminologues, Alain Bauer et Christophe Soullez montre qu’entre 1999 et 2019, les homicides et tentatives d’homicides sont passés de 2 155 à 3 562 par an. Rapportés à la population française, ces chiffres témoignent d’une augmentation de 50 % du phénomène en vingt ans.

D’après les chiffres officiels des crimes et délits du ministère de l’Intérieur, les violences contre les dépositaires de l’autorité sont passées, entre 2000 et 2019, de 15.500 environ à plus de 38.500. Détail significatif, si les violences crapuleuses commises dans le but de voler ont un peu baissé, passant de 114 000 environ à 91 000 actes par an, les coups et blessures volontaires, ces violences « gratuites », sont passées de 110 000 à 190 000 par an en 20 ans. Les séquestrations, de 1 600 à plus de 4 200 ; les menaces et chantages, de 50 000 à plus de 141 000 infractions, soit une hausse de plus de 150 %.

Pourquoi est-il si difficile de nommer ce délitement, cette montée de la violence verbale et physique qui touche les fonctionnaires, les professeurs, les services publics, mais aussi tous les citoyens, surtout ceux des classes populaires ? Pourquoi est-il si difficile quand on a des valeurs de gauche d’énoncer la réalité ? Parce que la répression des criminels et le maintien de l’ordre seraient des gros mots de droite ? On a l’impression de revivre le tollé médiatique qu’avaient suscité les propos de Jean-Pierre Chevènement en 1999 lorsqu’il avait qualifié de « sauvageons » les mineurs récidivistes. Vingt ans plus tard, la délinquance des mineurs, fait justement partie des violences qui ont explosé… À l’instar de Jean-Pierre Chevènement, ou de Ségolène Royal qui n’a jamais eu peur d’en appeler à l’ordre républicain, la gauche devrait considérer que l’insécurité n’est pas seulement sociale et économique, elle est aussi physique. Qu’on ne peut pas renvoyer dos à dos la criminalité et le « grand capital » qui licencie. Et que le premier devoir de l’État, de droite comme de gauche, est d’assurer la sécurité de ses citoyens.

« Les Français sont beaucoup plus terre à terre et, comme toujours, en avance sur leur classe politique. Ils ne se cassent plus la tête pour savoir si le terme « ensauvagement » est de droite ou de gauche. »

Pourquoi le terme « d’ensauvagement » hérisse-t-il le poil ? C’est peut-être la faute à Rousseau, et son « bon sauvage ». L’homme à « l’état de nature » est pur, notre société l’a corrompu : nos délinquants sont des victimes avant d’être des coupables, nous en portons le péché originel et collectif. Et puisque l’expiation est à la mode, n’oublions pas non plus la connotation « esclavagiste » du sauvage. Celui qui, contrairement à Rousseau, parle mal du sauvage, c’est l’homme blanc colonisateur. Et s’il s’agissait de la part de notre État « raciste » de désigner par l’ensauvagement une violence « racisée » ? Faudrait-il supprimer le terme comme on a supprimé le titre du roman d’Agatha Christie, Dix petits nègres ?

Les Français sont beaucoup plus terre à terre et, comme toujours, en avance sur leur classe politique. Ils ne se cassent plus la tête pour savoir si le terme « ensauvagement » est de droite ou de gauche. (D’ailleurs, quelle droite et quelle gauche ?) Sept Français sur dix, qui justifient son utilisation, c’est presque tout le monde. Des Français de droite, des sympathisants LREM (85 % trouvent le terme approprié), des sympathisants socialistes (59 %) et même des écologistes (61 %) pourtant peu suspects d’adhérer aux thèses sécuritaires ! L’ordre républicain n’est ni de droite ni de gauche. Dans notre société éclatée, c’est simplement une urgence.

Titre et Texte: Valérie Toranian, Revue des Deux Mondes, 7-9-2020

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