quinta-feira, 5 de setembro de 2019

Le péché capital de la pensée progressiste

Bérénice Levet

Pour que les cerveaux ne s'engourdissent pas avec la chaleur estivale, L'incorrect vous propose, chaque semaine, de redécouvrir des notions clés de l'actualité. De grands intellectuels de notre époque offrent ainsi une étude approfondie des concepts qui nourrissent les débats du temps présent. Cette semaine, la philosophe décrit la déstructuration qui procède de la modernité.

Dans un entretien récent, l'acteur Fabrice Luchini faisait cette remarque judicieuse : « La droite est bête car elle est pessimiste, parce qu'elle ne croit jamais à l'élan lyrique, mais la gauche est bête parce qu'elle ne connaît rien à la nature humaine. » Nous laisserons de côté la première partie de la phrase, non qu'elle soit sans intérêt, mais elle n'entre pas dans notre propos ici, pour nous attacher à la seconde. La gauche ne connaît rien à la nature humaine. Ces mots recèlent une vérité profonde et jettent une vive lumière sur le présent qui est le nôtre. La situation bouillonnante et exaltante que nous connaissons en Europe, mais aussi aux États-Unis, s'éclaire de ce mépris que la gauche et bien plus largement les progressistes, qui se rencontrent dans les deux camps, réservent aux hommes dans leur humanité, dans leur fragile humanité. Voici quelque quatre décennies qu'ils bâtissent, au nom du progrès, au nom de la modernité, un monde inhospitalier aux hommes - c'est un euphémisme -, un monde qui ne tient aucun compte de ces êtres de chair et de sang qui forment les peuples, de leurs attachements, de leurs fidélités et passe par pertes et profits ce que la philosophe Simone Weil appelait « les besoins fondamentaux de l'âme humaine » , à commencer par le premier d'entre eux, l'enracinement. Ils ont peu à peu levé toutes les frontières, géographiques comme symboliques, qu'ils ne regardent que comme des entraves, indifférents et inaccessibles aux vertus protectrices des limites, instances civilisatrices par excellence, ainsi que le savaient les anciens.

Le progressisme a sacrifié la continuité et l’enracinement prêtant des vertus émancipatrices à la rupture. Le resultat: des individus dont les seuls horizons sont la comsommation de masse et le selfie

Le péché capital de la pensée progressiste est d'avoir prêté des vertus émancipatrices à la désaffiliation et à la désidentification et d'avoir tout misé sur ce postulat. Cette philosophie, qui puise à la source de la modernité, ne s'impose véritablement en France qu'au cours de la décennie 1970, avec l'arrivée des baby-boomers, frais émoulus de Mai 68, aux postes de commande de la société. Ils se sont donné un mandat : périmer les manières d'être et de penser traditionnelles, hâter l'avènement d'un monde qui ne tiendra plus par aucun fil au passé. Avec la liberté de l'enfant pour alibi, une liberté conçue comme arrachement et déliaison, l'idéologie progressiste fait de la non-identification son programme d'éducation, vidant progressivement les individus de toute substance : identité religieuse, identité nationale et désormais identité sexuée et sexuelle. Dans le droit fil des Lumières, les codes, les normes, les significations hérités sont assimilés à des préjugés et leur transmission à des actes de collaboration avec un monde coupable de part en part, ne méritant que d'être enseveli.

Ils s'enorgueillissent de pouvoir fabriquer des enfants sans père

On ne laisse pas d'être frappé par la bonne conscience qui toujours habite ces apprentis sorciers. En 1975, ils demeuraient sourds aux avertissements d'un Claude Lévi-Strauss les mettant en garde contre l'idolâtrie de “l'enfant originellement créateur” : « Craignons, toutefois, disait l'ethnologue, qu'en sacrifiant les rudes nécessités de l'apprentissage à nos rêveries égoïstes, nous ne finissions par jeter par-dessus bord l'école […] et frustrions nos successeurs du peu qui reste solide et substantiel dans l'héritage que nous pouvons leur transmettre. » Aujourd'hui, obstinément invincibles au doute, ils s'enorgueillissent de pouvoir fabriquer des enfants sans père et criminalisent, “homophobisent” quiconque ne communie pas dans le culte de leurs droits et de ce que la technique rend possible.

La patrie, l'identité nationale, les frontières, la religion, l'enracinement, la fidélité aux ancêtres, le besoin de stabilité, de continuité, la nécessité d'escorter le nouveau venu dans la civilisation où il naît, de la lui donner à connaître et à aimer, c'était bon pour ces chétives créatures qu'étaient nos ancêtres, mais nous, hommes du XXIe siècle et des siècles à venir, qu'aurions-nous besoin de ces vieilleries ? Passion de la nouveauté, exaltation de l'individu et de ses caprices érigés en droits, société ouverte, culte de l'autre et de ses différences, dévotion à l'immigré, rebaptisé au gré des circonstances “sans-papiers”, “réfugié”, “migrant”, et ce, sur fond d'exécration de l'Occident et singulièrement de la France, dont on ne sait plus qu'une chose, qu'elle fut et demeure raciste, colonialiste, machiste, sexiste… Telles sont les idoles dont les progressistes entretiennent le culte depuis les années 1970.

Ils ont programmé l'obsolescence de la France

Le succès de cette entreprise de déstructuration est d'autant plus complet que libéralisme culturel, l'autre nom du progressisme, et libéralisme économique travaillent de concert à éroder le socle anthropologique sur lequel reposent nos sociétés. Ensemble, ils ont programmé l'obsolescence de la France, les uns au nom de mobiles économiques et de l'impératif de l'adaptation, les autres, de l'individu et de ses jouissances. Et c'est ainsi qu'au slogan des étudiants de Mai “Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi !” font cruellement écho, quatre ans plus tard, en 1972, les mots du président Pompidou : « Chère vieille France ! La bonne cuisine… Les Folies Bergère… Le gai Paris… La haute couture, les bonnes exportations … Du cognac, du champagne et même du bordeaux et du bourgogne : c'est terminé ! La France a commencé et largement entamé une révolution industrielle ! »

Près de cinq décennies plus tard, le résultat est là, la catastrophe anthropologique et civilisationnelle est criante. On vit mal dans le monde rêvé des progressistes. Si longtemps les peuples se sont montrés dociles, confiants dans les promesses que l'élite leur faisait miroiter, c'en est fini. Brexit au Royaume-Uni, élection de Donald Trump aux États-Unis, plébiscite de Matteo Salvini en Italie, triomphe de Viktor Orbán en Hongrie, mouvement des “gilets jaunes” en France… Ces événements sont l'expression d'une répudiation des idoles du progressisme. Partout, les peuples se rebellent. Ils voient ce qu'ils voient. En guise de progrès, désindustrialisation, délocalisations, des villes et des villages à l'allure spectrale, tissu de sociabilité déchiré et individus esseulés n'ayant d'autre horizon que celui de la consommation, des « narcisses » (Christopher Lasch) demandant pathétiquement aux selfies de leur garantir un minimum de réalité ; en guise de multi culturalisme heureux, la décomposition des nations, la perte d'un univers familier si essentiel aux hommes. Michel Houellebecq s'est fait le romancier le plus sagace de cette nouvelle figure d'humanité sortie du laboratoire des progressistes. Partout, les peuples viennent rappeler aux « anywhere » (David Goodhart), à ceux qui ont les moyens économiques de se sentir chez eux partout et nulle part, le besoin d'inscription dans un lieu et dans une histoire. Partout, ils viennent signifier aux élites mondialisées qu'ils refusent d'être sacrifiés sur l'autel de la logique économique. Partout en Europe, ils manifestent leur volonté de reprendre les rênes de leur destinée, de recouvrer une souveraineté exilée depuis 1992 à Bruxelles. Partout, et singulièrement en France, tant notre génie propre y est contraire, aux militants de la conversion des peuples au multiculturalisme, ils opposent leur rejet d'une nation où les communautés coexisteraient comme l'huile et l'eau, sans se mêler, sans être cimentées par des références communes, des manières d'être et de vivre. Partout, en proie à l'offensive des islamistes résolus à imposer leur présence, à changer le visage des peuples européens, à les “défigurer”, les peuples expriment leur sentiment d'“insécurité culturelle”, leur hantise de se voir devenir minoritaires, ou simplement relativisés, dans leur propre pays ou dans leur propre quartier.

Les peuples brisent leurs idoles et sont en colère

Le sentiment profond de l'élite est que décidément le peuple n'est pas à la hauteur. On lui vante une société ouverte, sans frontière, multiculturelle, un monde de la mobilité permanente, et il a besoin et ne craint plus de le proclamer d'un lieu, d'un village, d'un clocher, d'une cathédrale, de mémoire, d'histoire(s). Les peuples brisent leurs idoles et sont en colère. Pour s'éviter de penser les fondements anthropologiques des aspirations populaires, l'élite a trouvé la parade, elle se répand en anathèmes et accuse de populisme ceux qui ont la faiblesse de reconnaître la légitimité de ces postulations humaines, de leur faire droit et de les servir. Ce mot de “populisme” est le grand soupir, à moins que ce ne soit le grand sanglot, des progressistes qui sentent le sol se dérober sous leurs pieds.

Or, si les peuples sont attachés à leur patrie, ce n'est pas qu'ils seraient frileux, crispés, repliés sur eux-mêmes, xénophobes. L'histoire dont on hérite est une sorte d'encrier dans lequel tremper sa plume. Le passé est un aiguillon. Les racines n'immobilisent pas, elles irriguent, inspirent et mettent en mouvement. Il entre, dans la résistance au multiculturalisme, l'expérience vive de ce qu'une patrie n'est pas taillée dans la seule étoffe du juridique, qu'elle est d'abord une réalité charnelle. Le commun s'incarne dans les usages, dans les codes vestimentaires, dans les manières. Ce qui nous attache à la patrie disait Stendhal, « c'est que nous sommes accoutumés aux mœurs de nos compatriotes et que nous y plaisons ». Sorte de loi non écrite à laquelle chacun souscrit implicitement, les mœurs composent l'âme d'une nation. Refuser de les adopter, c'est ipso facto faire acte de sécession de la communauté nationale et c'est bien ainsi que le port du burkini, du voile, le refus de serrer la main d'une femme sont interprétés à juste titre par les Français.

Ce droit des peuples à la continuité historique devrait être ratifié par l'Union européenne
Le temps n'est-il pas venu d'énoncer un droit des peuples à la continuité historique ? Les peuples doivent être légitimés dans leur aspiration à se perpétuer dans leur singularité. Aucune ouverture, disait l'historien Fernand Braudel, ne doit signifier « l'expropriation » . Ce droit des peuples à la continuité historique devrait être ratifié par l'Union européenne, qui œuvre sans répit dans le sens contraire, mais non moins, et impérieusement, par tout candidat à quelque mandat national ou local. L'Hémicycle est aujourd'hui occupé majoritairement par des individus qui votent des lois qui contreviennent à cette préservation de la singularité française, du génie français.

Le fossé séparant l'élite du peuple va s'élargissant, s'inquiète-t-on légitimement. La réconciliation ne s'amorcera que le jour où, loin des statistiques et des idéologies, l'élite daignera se laisser ébranler par les mots du poète : « Et de l'homme lui-même quand donc sera-t-il question ? » (Saint-John Perse).
Bérénice Levet, Valeurs Actuelles, nº 4317, du 22 au 28 août 2019

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