quarta-feira, 29 de julho de 2020

Didier Raoult, défenseur postmoderne du retour au réel

Le professeur marseillais au traitement controversé cultive un héritage philosophique où l'épistémologue du XVIIe siècle Francis Bacon et Friedrich Nietzsche tiennent une place significative. Une filiation qu'il est bon de remettre en perspective pour comprendre sa démarche, selon Matthieu Creson, enseignant à l'IESA et au Stanford Center de Paris, et chercheur.

Beaucoup ont été surpris d'entendre Didier Raoult [photo] se targuer dernièrement sur sa chaîne YouTube d'être « une star des maladies infectieuses ». Or, on trouve dans ses livres et ses articles nombre de passages allant dans le même sens - ainsi lorsqu'il s'en prend à la tendance séculaire qu'aurait notre État de porter aux nues ses “héros” pour ensuite les refouler. À force d'avoir plaqué sur lui, de l'extérieur, nos schémas médiatiques simplificateurs et prêts à l'emploi (Marseille contre Paris, le populisme scientifique contre les élites, le “gilet jaune” des blouses blanches, etc. ), nous avons fini par brosser un portrait de Didier Raoult n'ayant que peu de rapport avec la réalité du personnage. C'est pourquoi nous devons revenir à ses écrits pour tenter de mieux comprendre rétrospectivement l'action qu'il aura conduite et le discours qu'il aura tenu durant la crise de la Covid-19.
 
Photo: Thomas Coex/AFP
Didier Raoult a en outre fustigé l'étude du Lancet considérée par lui comme « foireuse », arguant que nous assistions à un décalage grandissant entre la prise en compte des données réelles et celle des données numériques ou du big data. Ainsi convient-il de voir, comme l'a dit Didier Raoult lui-même, l'écart qui existe « entre la réalité et un article qu'on est capable de faire avec un ordinateur sans avoir vu un seul malade ». On le sait, Didier Raoult insiste sur le fait qu'il a, lui, appliqué une stratégie fondée sur le soin et la prise en charge directe des malades, loin des méta-analyses et des études impersonnelles en tout genre. Influencé par les idées du philosophe postmoderne Jean Baudrillard, Didier Raoult a en fait souvent écrit que nous vivions dans un monde caractérisé par l'éloignement croissant entre deux types de vérité : la vérité du réel observable, que Didier Raoult appelle aussi la vérité physico-chimique ou biologique, et, d'autre part, la vérité digitale. Pour Didier Raoult, ce que la crise sanitaire de la Covid-19 aura clairement mis en exergue, c'est que ces deux vérités n'ont plus aucune attache l'une avec l'autre : la séparation des deux mondes est désormais complète.

Dans un entretien accordé à Paris Match (du 30 avril), Didier Raoult déclarait : « Au fond, je suis beaucoup plus proche des philosophes et des anthropologues que des scientifiques français. »

À cet égard, deux philosophes de la tradition occidentale ont clairement influencé Didier Raoult dans ses idées sur l'épistémologie : Francis Bacon - le grand théoricien du principe de l'induction au XVIIe siècle - et Nietzsche. Pour Bacon comme pour Didier Raoult - qui consacre plusieurs pages de son livre Votre santé aux idoles remises en cause par Bacon dans son Novum Organum (1620) -, la science commence par l'observation directe du réel et vise à découvrir des faits nouveaux. Or, ce qui constitue un frein à la découverte de nouveaux faits, c'est l'attachement excessif aux théories ou aux conceptions du passé, lesquelles fonctionnent comme un filtre entre l'observateur et le phénomène observé. Didier Raoult partage en outre avec Bacon cette idée que nous n'avons que trop tendance à plaquer sur le réel nos propres constructions mentales, ce qui nous empêche en définitive d'en mieux percer les secrets.

D'autre part, Didier Raoult va jusqu'à faire de Francis Bacon un précurseur… des philosophes postmodernes français de la seconde moitié du XXe siècle, auxquels il voue d'ailleurs une très grande admiration - Lacan, Foucault, Deleuze, Derrida, et plus généralement les philosophes de la “déconstruction” - ce qu'on appelle outre-Atlantique la French Theory. Or, dans leur livre Impostures intellectuelles (1997), les physiciens Alan Sokal et Jean Bricmont ont montré comment ces philosophes ont souvent tenté d'extrapoler aux sciences humaines des concepts mal compris et donc forcément mal utilisés, issus des mathématiques ou de la physique.

L'autre grand philosophe du passé auquel Didier Raoult fait souvent référence dans ses écrits est Nietzsche.

On comprend pourquoi : épris des moralistes français bien plus que des pompeux constructeurs de systèmes philosophiques, Nietzsche se rapproche en un sens de Montaigne, dans la mesure où il pense au contact direct de la réalité, sans jamais chercher à échafauder une théorie cohérente qui viendrait emprisonner et épuiser une fois pour toutes la richesse de cette même réalité. Mais là encore, Didier Raoult fait explicitement de Nietzsche un précurseur des philosophes français postmodernes.

Du reste, Didier Raoult semble osciller dans ses écrits entre deux conceptions du vrai. D'une part, le vrai comme illusion, en tant que produit d'un ici et d'un maintenant : ce qui était vrai dans le passé tend aujourd'hui à se révéler faux, et ce que nous tenons pour vrai actuellement sera infirmé par la postérité (il répète d'ailleurs souvent le propos que l'on trouve dans la Vie de Galilée de Brecht : « La vérité est fille du temps » ). D'autre part, le vrai en tant que pluralité d'angles d'approche du réel. Étant donné que chacun d'entre nous vit dans un “éco-système” différent, nous voyons le monde d'une manière qui nous est propre, sans que l'une de ces manières soit nécessairement plus “vraie” qu'une autre : elles sont toutes vraies à leur façon.

Dans son article intitulé « Raoult : non à la médecine vaudoue ! » Valeurs actuelles du 4 juin 2020), le chirurgien et essayiste Laurent Alexandre revient notamment sur l'anarchisme méthodologique de Paul Feyerabend, plébiscité par Didier Raoult. Certes, le regard insuffisamment critique que porte à mon sens Didier Raoult sur les philosophes postmodernes l'a conduit à importer dans la science la manie de la “déconstruction” postmoderne. Didier Raoult a cru pouvoir “déconstruire” Darwin comme certains critiques littéraires ont cru pouvoir “déconstruire” un certain nombre de classiques.

Quoi que puissent en penser les postmodernes, une connaissance scientifique n'est pas de même nature qu'un récit ou une narration : elle n'est pas une pure construction sociale.

Soutenir cette idée reviendrait en effet à nier la spécificité de la méthode expérimentale, qui a vu le jour au XVIIe siècle avec Galilée et Newton, pour ne citer qu'eux. C'est d'ailleurs là une critique qu'on pourrait adresser aux conceptions de Didier Raoult relatives à l'épistémologie : celui-ci ne semble en effet pas établir de différences, pourtant fondamentales, entre une pensée philosophique, de type métaphysico-déductif comme chez Descartes, et une connaissance scientifique, résultat de l'application de la méthode non pas simplement empirique mais expérimentale (fondée sur un mélange d'induction et de déduction). Ayant souligné la vision relativiste que semble avoir Didier Raoult de la connaissance scientifique, il ne faudrait toutefois pas qu'une école (telle celle des “méthodologistes”, comme diraient Didier Raoult ou Christian Perronne) en profite pour s'arroger le monopole de la méthode scientifique et décréter ce qui relève ou non de la science selon ses partisans.

Titre et Texte: Matthieu Creson, Valeurs Actuelles, 12-7-2020, 15h

Nenhum comentário:

Postar um comentário

Não aceitamos/não publicamos comentários anônimos.

Não use CAIXA ALTA, (Não grite!), isto é, não escreva tudo em maiúsculas, escreva normalmente. Obrigado pela sua participação!
Volte sempre!
Abraços./-