quinta-feira, 28 de junho de 2018

Les rebelles reviennent en farce

50 ans après Mai 68, professionnels de l’indignation, mutins médiatiques et autres faux rebelles encombrent le débat démocratique, dénonce le philosophe.

Pascal Bruckner



Quel fut l’événement majeur de ce printemps 2018 ? Le retour farcesque de Mai 68 contre les anciens soixante-huitards, l’envie pour ceux qui ne l’ont pas vécu de rejouer en comédie ce qui fut déjà un plagiat d’autres événements historiques. Triomphe de la génération perroquet, zadistes, anti-fafs, Black Blocs, Insoumis qui reprochent à leurs aînés d’avoir trahi leurs idéaux et s’en veulent, eux, les vrais héritiers. La posture de la radicalité redevient un must pour une partie de la jeunesse qui brandit l’anticapitalisme comme un nouvel étendard, d’autant qu’il n’est plus obéré par les contre-modèles désastreux de l’Union soviétique ou de la Chine rouge. Cette génération en pleine déshérence veut son moment et piaffe de monter à son tour sur les barricades de l’Histoire. On voit même d’anciens maoïstes, convertis au libéralisme sous Reagan, revenir sur le tard à la doctrine révolutionnaire, prêts pour un nouveau tour en attendant le Grand Soir. Gauchisme de l’andropause qui saisit d’honorables sexagénaires chauves, ventripotents et fortunés, avides de retrouver le frisson de leurs 20 ans et d’épater les demoiselles.

Académisme de la subversion.
Elle est étrange, à vrai dire, cette attirance pour la figure du rebelle qui hante plus spécialement artistes, journalistes, intellectuels, écrivains, politiques. Il faut y voir une des valeurs refuges du narcissisme contemporain à une époque où le consensus nivelle les individus et rend les camps tous semblables. Nostalgie d’un temps où l’homme de plume, le savant, l’artiste tiraient leur lustre d’entrer en conflit avec les pouvoirs établis. Alors le génie solitaire, affrontant la bêtise de ses contemporains, produisait des chefs-d’œuvre dans la réprobation générale, émettait des théories scientifiques scandaleuses sous le double auspice de la clandestinité et de la persécution. Créer, découvrir, c’était toujours attenter à l’ordre du monde, briser les dogmes en cours, ouvrir une brèche dans un univers confit de certitudes afin de « faire avancer le chariot récalcitrant du peuple », comme le disait Kandinsky des avant-gardes.

Le rebelle réconcilie deux images valorisantes : celle de l’homme ou de la femme d’exception qui s’élève au-dessus de la masse, celle de l’altruiste qui met ses talents au service des autres, se sacrifie pour leur bonheur. Il conjoint élitisme et sainteté, et convertit sa persévérance en oblation à l’humanité entière. Voilà pourquoi les vrais séditieux sont si rares : il faut, pour endurer la calomnie, la réprobation, le mépris, la prison, une trempe qui n’est pas donnée à tous. Il y faut une quasi-folie, la certitude orgueilleuse d’avoir raison contre le monde entier. Enfin, la modernité a érigé en règle d’or, surtout en France, la religion de la désobéissance puisque son événement fondateur, la Révolution de 1789, a instauré une coupure radicale entre l’ancien et le nouveau monde. Il est poli d’être contre. Du savant martyrisé ou brûlé qui récuse les vérités officielles jusqu’au dissident qui croupit dans les goulags, sans oublier le peintre affamé qui se fraie un chemin au milieu des sarcasmes et des lazzis, la subversion est devenue, en démocratie, une double garantie de nouveauté et d’authenticité. Mais la démocratie, au contraire du despotisme, est ce régime qui se nourrit de ses ennemis et a placé la critique au cœur de son fonctionnement : dès lors, la contestation y devient un service, un quasi-réflexe, la chose du monde la mieux partagée. Et, comme les classes dominantes ont intégré à leur mode de vie les mouvements qui prétendaient les renverser, innombrables sont ceux qui revendiquent le beau titre de « mutin » : cela leur procure une identité, les assure d’échapper à la médiocrité générale. Ce n’est plus l’artiste subventionné, cajolé par le mécénat et l’Etat culturel qui est maudit, c’est désormais le bourgeois. Si notre époque célèbre à grands frais la « figure du réprouvé » et encense ceux-là mêmes qui la vouent aux gémonies, ce n’est pas pur masochisme, c’est qu’elle trouve dans ce désaveu un carburant essentiel à sa transformation.

Quatre « faux rebelles »

Eric Cantona, ex-footballeur
Frédéric Lordon, économiste
Pierre Rabhi, agroécologiste
Edouard Louis, écrivain
Ainsi prolifèrent les transgressions standardisées : critiques publicitaires de la publicité, médiatiques des médias (ah ! dire du mal de la télé sur le petit écran, quelle jouissance !), spectaculaires du spectacle. Cracher dans la soupe devient l’argument lucratif par excellence : tout artiste se doit d’être engagé, à gauche naturellement, toute marchandise pour se vendre doit inclure sa propre critique à côté de son mode d’emploi. Ainsi se propage un académisme de la subversion au point que la culture de la provocation est devenue la culture officielle qui promeut, dans le discours du moins, marginaux, excentriques, insurgés, voyous, excellents gisements de profit. Combien d’intellectuels, faute de convaincre par leurs livres, tentent de gagner une renommée par la rue en appelant au chaos généralisé – on l’a vu l’année dernière avec ce Mai 68 dépressif qu’était le mouvement Nuit debout. Combien de rappeurs, chanteurs hurlent leur haine de la France en empochant au passage de confortables revenus ? Conjonction de la rage proclamée et du « big business ». 

Planqués… mais radicaux. 
Devenir un rebelle professionnel est une contradiction dans les termes, car on banalise ainsi un état d’exception, on convertit sa colère en mécanisme d’autopromotion ; on tire un éclat particulier de passer pour un banni, on désire faire tomber sur soi l’aura ténébreuse du damné, si possible sans périls. Alors que les vrais hérétiques ne sont pas toujours lumineux mais souvent brisés, parfois repoussants. Leur opiniâtreté à résister à la barbarie s’apparente à de la démence, leur compagnie n’a rien d’élégant. Il est trop de notables du showbiz, des lettres, du sport, de l’université qui jouent aux renégats et le politiquement correct en France, désormais, c’est de se dire incorrect. On se souvient qu’en décembre 2010 l’ex-footballeur Eric Cantona invita les Français à vider leurs comptes bancaires pour « renverser le système » et susciter une panique financière. On avait déjà connu les patrons rouges qui finançaient l’Union soviétique, voici venu le millionnaire qui fustige les riches, mais sans toucher à son magot – manière de gagner sur tous les tableaux.

Planqués mais radicaux : le notable endosse les haillons du guérillero, la fronde devient une annexe de la mode. Extension du conformisme à des attitudes qui relevaient jadis de la marge, du vice, du crime. Nous souffrons désormais d’une multitude de conformismes dont la révolte n’est qu’une des variantes. Vomir la société et rentrer chaque soir se coucher dans son lit : ainsi se font les nouvelles carrières médiatiques. Dans l’esthétique postmoderne de la « désobéissance », l’image de l’insurgé est investie d’un gros profit symbolique. Les parias pépères fleurissent en dénonçant l’affreuse servitude des masses et prospèrent, peinards, sur cette excommunication. D’où l’embarras de ces intouchables de luxe quand ils sont célébrés par les pouvoirs établis : ainsi de Pierre Rabhi, pionnier de l’agroécologie, devenu la coqueluche du showbiz et du CAC 40, ou de l’écrivain Edouard Louis, louangé à l’Elysée, à sa grande fureur.

Infantile et gnangnan.
Il y a quelques années, un vieux monsieur désœuvré, Stéphane Hessel, réussit à conquérir des millions de lecteurs en leur communiquant sa passion de la révolte abstraite : « Indignez-vous ! ». Contre tout, l’argent, le marché, la finance, les méchants, la pollution, le chaud, le froid, l’oppression, le nucléaire, etc. Car le rebelle new-look conjugue radicalité et immaturité. Voyez la revendication loufoque du « 10 améliorable » par les étudiants de Tolbiac en avril : ils voulaient avoir au moins 10 et plus à tous leurs examens, jamais moins. La vilaine société leur devait réussite et reconnaissance. Voyez encore les zadistes. Ils ont inversé la proposition de Proudhon : « la propriété, c’est le vol ». Eux répondent, « le vol, c’est la propriété ». Dès qu’un projet industriel quelque part en France n’a pas l’heur de leur plaire, ils occupent l’espace et se l’approprient. Mais, quand l’Etat envoie les gendarmes les déloger, ils hurlent au viol des libertés, demandent la protection du droit. Ces révoltes puériles voudraient tout et son contraire : razzier un lieu, pouvoir casser sans rien payer et être saluées par l’opinion comme des précurseurs. Les zadistes seraient « une source d’inspiration et d’invention », ils « auraient trouvé des solutions aux problèmes qui nous agitent » (Stéphane Foucart). Diable : c’est Mozart qu’on assassine ! Les enfants gâtés de la société d’abondance auraient, au nom de la planète, le droit de faire n’importe quoi, édifier des bicoques de bric et de broc, des barricades sur les routes, des cabanes dans les branches, privatiser l’espace, jouer à « Mad Max » dans le bocage tout en méprisant le monde rural et ses traditions. ZAD : zone à déconner. 

Mais cette culture infantile et gnangnan va de pair avec une fascination très adolescente pour la force. Quand une révolte ne propose pas un monde meilleur pour tous, elle sombre dans la violence. « Macron, fasciste libéral », disaient les slogans sur les murs des facs occupées. Qu’est-ce que le fascisme pour ces jeunes adultes ? Tout ce qui s’oppose à leurs désirs, contrarie leurs inclinations. Leur liberté n’est que l’autre nom de leurs caprices. L’inaction de l’Etat donne à chacun la permission de détruire au nom de ses convictions : n’a-t-on pas vu des militants végans attaquer récemment des boucheries et des poissonneries au nom du bien-être animal ? Plus le pouvoir est mou, plus il est accusé de brutalité. A cet égard, les Black Blocs, avec leur esthétique mussolinienne et leur vandalisme intégral, sont les bacheliers de la guérilla urbaine : le CRS est la nouvelle figure du père à tuer dans un monde où l’autorité paternelle a disparu. L’émeute est un rituel d’initiation à une époque qui a aboli tous les rites de passage. Et, comme ces mouvements ne proposent rien, ils dégénèrent en dégradation pure et simple, encouragés par les professeurs de haine, les François Ruffin, Frédéric Lordon et leurs épigones, experts en ressentiment. Mai 68 était délirant, peut-être, mais joyeux. Ses pasticheurs d’aujourd’hui sont sinistres. Ils pontifient avec un sérieux de croque-morts. 

Quatre destins. 
La révolte, évidemment, ne cessera jamais. Il y a un droit imprescriptible à la résistance pour tout groupe, catégorie ou minorité menacé. Mais il existe au moins quatre destins différents pour un rebelle. Finir en dictateur ou en narcotrafiquant, quitter les haillons du persécuté pour revêtir ceux du despote (le régime cubain, le Venezuela). Mourir les armes à la main, demeurer dans la mémoire des hommes comme un martyr, les plus belles révolutions étant les révolutions perdues qui n’ont pas souillé leur pureté dans un bain de sang. Vieillir en anarchiste de salon, se muer avec l’âge en comédien de l’intransigeance où excellent tant de roublards rompus aux colères stratégiques, aux coups de gueule soigneusement calibrés (Mélenchon). Il est une dernière voie moins glorieuse mais plus féconde : fonder un nouveau parti, obliger la société, par la force au besoin, à entendre la voix de ceux qu’elle méprisait ou exploitait jusque- là. Leaders nationalistes, dirigeants syndicalistes, chefs de minorités, tous visent à être reconnus, à s’intégrer dans une légalité qu’il ne veulent pas détruire mais étendre. Autrement dit, toute révolte réussie n’aspire qu’à se convertir en possibilités inédites, en droits nouveaux. On ne conteste le monde tel qu’il va que pour élargir l’assise de la communauté humaine. C’est une fin moins romantique que la révolution permanente, le feu purificateur, mais infiniment plus efficace. La révolte est peut-être le commencement de l’humanité, elle n’en est pas la conclusion : cette parenthèse de chaos doit un jour se clore, récuser la violence pour instaurer une certaine forme de légalité, sous peine d’entraîner une nation entière dans le chaos. Il n’y a rien de honteux à obtenir gain de cause : la récupération est le désir avoué de toute lutte. On est loin ici du symbolisme noir de l’« insurrection », de la ferveur du « grand refus » prônée par les tenants du Comité invisible et autres groupes de Tarnac.

« Vous finirez notaires », lançait Marcel Jouhandeau aux manifestants parisiens de Mai 68. A quelques lettres près, ils finissent tous notables, il avait raison. Et l’on peut imaginer que les jeunes radicaux chics et fringants de l’ultragauche actuelle finiront, eux aussi, en installés à moins qu’ils ne terminent en aigris rabâchant leurs faillites. « Nous avons fait Mai 68 pour ne pas devenir ce que nous sommes devenus », a dit très profondément Georges Wolinski, mort, lui, en héros sous les balles des islamo-terroristes. Rien de scandaleux à cela : chaque génération ne peut endosser qu’une tâche historique limitée avant de réaliser que ses actes se sont retournés contre elle et lui ont échappé. Quand Albert Camus écrit « L’homme révolté » (1951), il sait admirablement déceler le mensonge totalitaire. Mais il prolonge la mythologie romantique de l’« insurgé » qui fonde une morale de la solidarité dans un monde absurde. « Je me révolte, donc nous sommes. »Ce pathos n’est plus le nôtre. Ce qui a changé au XXe siècle, c’est que la révolte a perdu de son innocence, elle n’a plus tous les droits : elle doit justifier en se déployant l’univers qu’elle annonce, prouver qu’elle n’est pas mue par la simple volonté de revanche. Les anciens persécutés ont perdu de leur candeur, ils sont capables d’instaurer de nouvelles tyrannies d’autant plus cruelles qu’elles s’édifient sous les auspices de l’émancipation. On a peut-être toujours raison de se révolter, mais on n’a pas raison sur tout quand on se révolte : cela ne justifie ni les injustices ni les crimes commis au nom des damnés de la terre. La révolte n’est pas le dernier mot de l’être humain. Contempler, préserver, célébrer cristallisent autant de ferveur que les mystiques fatiguées de la subversion.
Pascal Bruckner, Philosophe, écrivain. Dernier ouvrage paru : « Un racisme imaginaire. Islamophobie et culpabilité » (Grasset, 2017 ; Le Livre de poche, 2018). Le Point, nº 2390, 21-6-2018

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