En appelant Marine Le Pen
à s’éloigner des urnes au nom de la “morale”, une partie de la gauche renie le
principe qu’elle défendait hier au Brésil
Victor Eyraud
En politique, la cohérence est
une dette où seuls les intérêts comptent. A quoi bon défendre un précepte et
s’y tenir, quand on peut changer de conviction au gré de ses causes ?
Quand Marine Le Pen annonce le maintien de sa candidature et
son pourvoi en Cassation – qui, rappelons-le, fait encore jouer la présomption
d’innocence –, une bonne partie de ses adversaires s’insurge pour enterrer la candidate
ressuscitée : « Imagine-t-on un président condamné ? » Leurs
positions passées répondent pour eux : ça dépend, est-il de gauche ?
La démocratie est un fragile équilibre
entre la Politique et le Droit.
Au fond, le procès ravive
cette question de principe qui plane au-dessus des arguties juridiques : est-il
sain et bon que des juges empêchent un candidat à la présidentielle à quelques
mois du rendez-vous démocratique cardinal ? Dans ses motivations
d’ailleurs, la cour d’appel de Paris considère ce dilemme à sa juste
valeur.
Et justifie son arbitrage qui
prend le contrepied du « trouble à l’ordre public démocratique » sorti
du chapeau en première instance : il faut « apprécier la
proportionnalité de la sanction au regard de l’atteinte portée [à] la
liberté de choix de l’électeur, condition d’expression du suffrage
démocratique. » Pourtant, certains balaient encore le débat d’un
revers de la main : « Les politiciens ne sont pas au-dessus des lois !
» C’est vite oublier que la démocratie est un fragile équilibre entre
la Politique et le Droit. La gauche comprenait cette subtilité du temps de
Lula.
Lula « illibéral » comme Le Pen ?
Remontons moins de dix ans en
arrière. Mouillé dans “l’affaire Petrobras” et reconnu coupable d’avoir accepté
un pot-de-vin de 3,7 millions de reais, Luiz Inácio Lula da Silva
est condamné en appel le 24 janvier 2018 à douze ans et un mois de prison.
Incarcéré en avril, l’ancien président du Brésil, alors favori des sondages,
est déclaré inéligible pour l’élection présidentielle d’octobre.
Deux mois avant le suffrage, le comité des droits de l’homme de l’ONU, constitué d’experts des droits civils et politiques, implore la justice brésilienne d’autoriser le chef des travaillistes à se présenter tant que tous ses recours n’auront pas été épuisés. En vain. Lula est derrière les barreaux quand Jair Bolsonaro l’emporte face à son remplaçant au pied levé, Fernando Haddad.
Une seule formation politique de
gauche reste fidèle à sa position d’hier : La France insoumise de Jean-Luc
Mélenchon.
Aussitôt, l’internationale
rouge, rose et verte bondit comme un seul homme. En avril 2019, Olivier Faure
apporte dans L’Humanité « tout [son] soutien
» au « prisonnier politique ». Le Parti socialiste
européen (PSE), auquel appartient le PS français, dénonce un emprisonnement
visant à « l’empêcher de se présenter et d’être réélu ».
Jadis révolté qu’un candidat
ne soit pas couvert par son recours, le Premier secrétaire du PS se demande
désormais « s’il est moralement souhaitable que quelqu’un qui se
présente à la présidence de la République, la magistrature suprême, soit
elle-même une personne condamnée ». Dirait-il de Lula, comme de Marine
Le Pen, qu’il « s’inspire d’un modèle illibéral en passant par-dessus
toutes les règles de la morale élémentaire et par-dessus l’État de droit » ?
Le temps, parfois, sait récompenser la bonne foi
Une seule formation politique
de gauche reste fidèle à sa position d’hier : La France insoumise de Jean-Luc
Mélenchon qui, après avoir dénoncé un « procès politique » qui «
fausse le déroulement des élections » au Brésil, jure désormais de
battre Le Pen dans les urnes plutôt que dans les prétoires.
Pas encore purgée du parti à
l’époque, l’ex-députée et porte-parole LFI Raquel Garrido s’insurge sur X le 8
juillet 2018 : « Quand les juges modifient le panorama politique avant
l’intervention d’un jugement définitif, c’est limite sur le plan
démocratique. […] Cela vaut au Brésil comme en France,
d’ailleurs. »
La politique sait avoir la mémoire
courte quand la cohérence lui coûte.
Peut-être cela valait-il en
2018, mais pas en 2027 ? Aujourd’hui, Raquel Garrido défend avec hardiesse
l’interprétation, débattue chez les juristes et réfutée par le procureur
général près la Cour de cassation, selon laquelle le pourvoi de Marine Le Pen
“ressusciterait” la peine de première instance, à savoir l’inéligibilité avec
exécution provisoire. C’est de bonne guerre, dira-t-on. La politique sait avoir
la mémoire courte quand la cohérence lui coûte.
Mais le temps, parfois, sait
récompenser la bonne foi. Dès avril 2018, Jean-Philippe Tanguy dénonçait
publiquement « un coup d’Etat institutionnel » et
une « pseudo justice qui élimine Lula », souhaitant
bon « courage aux Brésiliens. » Le “mariniste” du
premier cercle peut aujourd’hui se targuer sur X de son honnêteté
intellectuelle : « Pour ma part, j’avais défendu Lula. Les Insoumis ou
les ex insoumis n’appliquent jamais leurs propres principes à leurs adversaires
! »
Titre et Texte: Victor Eyraud, Valeurs Actuelles, le 16 juillet 2026 à 21h31

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