Sujet délicat, l’islam ? Pas pour Ferghane Azihari qui
s’insurge contre la soumission des élites françaises à une religion qu’il
considère en porte à faux avec les principes républicains et les valeurs
portées par la modernité libérale
« Il faut que nous soyons bien curieux, nous autres Welches de l’Occident, puisque nous compilons sans cesse ce qu’on doit penser des peuples de l’Asie, qui n’ont jamais pensé à nous », notait Voltaire auprès du baron de Tott, en commentant son mémoire sur les Turcs et les Tartares (1). Par un tour de passe-passe historique, voilà cependant que l’Occident est aujourd’hui accusé d’indifférence envers les autres cultures : « Nous apprenions la langue des autres, nous parlions l’anglais et le français et, au fond, nous ne nous demandions jamais pourquoi les autres n’apprenaient pas notre langue à nous », se désole l’écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani dans son dernier essai intitulé Assaut contre la frontière, oubliant de rappeler que la tradition orientaliste européenne n’a jamais eu son pendant en terre d’islam (2).
Une quête d'exotisme
Dès le Moyen Âge, lettrés juifs et chrétiens d’Europe se sont passionnés pour l’arabe, la philosophie et les sciences orientales. Cette avidité contraste avec le dédain durable que l’Orient musulman manifesta envers l’Occident, même lorsque l’écart culturel se creusait à son désavantage. L’orientaliste marxiste Maxime Rodinson lui-même le reconnaissait : « L’Orient musulman a eu bien moins de curiosité envers l’Occident chrétien avant le XVIIIe siècle que celui-ci n’en avait à son égard (3). » C’est ce que Roger Caillois objectait déjà à Claude Lévi-Strauss et sa célèbre conférence Race et histoire. L’enquête ethnologique, l’étude systématique de l’Autre, n’a-t-elle pas été, jusqu’à une date récente, l’apanage presque exclusif de la civilisation occidentale ? Preuve, s’il en fallait, de son ouverture singulière à l’altérité. Lévi-Strauss finit d’ailleurs par l’admettre implicitement : « Déjà l’Islam me déconcertait par une attitude envers l’histoire contradictoire à la nôtre, et contradictoire en elle-même : son souci de fonder une tradition s’accompagne d’un appétit destructeur de toutes les traditions antérieures (4). »
La
fascination pour l’Autre, pour noble qu’elle soit, n’est pas sans péril.
Lorsqu’elle s’allie à la haine de soi, elle cesse d’être une merveilleuse
fenêtre d’ouverture sur le monde pour devenir une empathie suicidaire. À cet
égard, les crimes de la Seconde Guerre mondiale et la décolonisation ont marqué
un tournant décisif dans la manière dont l’Europe se perçoit elle-même.
« L’Europe est spirituellement, moralement indéfendable », trancha
Aimé Césaire dans une sentence sans appel (5).
Dès
lors, l’universalisme – qu’il fût libéral, socialiste ou chrétien – a rejoint
la catégorie des « idées devenues folles », chère à Chesterton. Il
s’est mis à exalter toutes les singularités, y compris celles qui portent en
elles des valeurs tyranniques. À gauche, l’anticolonialisme projeta sur le
tiers-monde le mythe d’une « force élémentaire, exploitée, opprimée,
brutale, qui fera s’écrouler définitivement le vieux monde de la misère et de
la domination (6). » Curieusement, l’Église catholique elle-même n’échappa
pas à ce relativisme mortifère. « Je préfère que les églises deviennent
des mosquées plutôt que des restaurants », déclara en 2015 Mgr Michel
Dubost. L’institution qui avait jadis considéré l’islam comme une hérésie à
combattre par la plume et par l’épée voit désormais dans la superstition de
Mahomet – dont l’un des dogmes centraux accuse juifs et chrétiens d’être des
falsificateurs – une porteuse de vérités, au prétexte qu’elle emprunte à la
tradition biblique. Pourtant, ces emprunts n’ont jamais eu de finalité
œcuménique : ils visent à supplanter les croyances antérieures. Jacques
Ellul, philosophe protestant et libertaire, raillait cette prétendue tolérance
attribuée à l’Islam par les spécialistes de la falsification historique :
« Il suffit de constater que, partout où l’islam s’est installé, les
Églises si vivantes, si fortes d’Afrique du Nord et d’Asie Mineure ont
simplement disparu. Et que toutes les cultures originelles différentes que Rome
et les Germains avaient respectées ont été anéanties, dans tous les lieux
conquis par les Arabes. »
Dans un monde désenchanté par la sécularisation, l’islam est érigé en pôle de résistance face à une modernité jugée désincarnée. Ainsi survit le mythe du « dialogue inter-religieux », dont s’enorgueillissent tant d’ecclésiastiques. Or il s’agit le plus souvent d’un monologue. L’asymétrie criante entre le traitement des minorités musulmanes en terre chrétienne et celui des minorités chrétiennes en terre d’islam révèle l’insincérité du cosmopolitisme affiché par nombre de responsables musulmans. Leur rôle consiste souvent à endormir la société d’accueil, le temps que le rapport de force démographique devienne favorable. Les fossoyeurs de la civilisation trouvent ainsi de précieux alliés parmi les élites politiques qui ont fait de la capitulation et de la renonciation aux valeurs de leur propre culture une véritable profession de foi.
Haine de soi
« Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que la France s’islamise ? », répondit un jour Lionel Jospin à la journaliste Élisabeth Schemla, au lendemain de l’affaire du foulard de Creil en 1989 (7). Pour cet ancien trotskiste qui se revendiquait « protestant athée », rien n’était donc plus anodin que de voir la fille aînée de l’Église, la patrie de Voltaire et de Tocqueville – celui-là même qui jugeait qu’il existe « peu de religions aussi funestes aux hommes que celle de Mahomet » –, tomber dans les bras de ce dernier. Creil ne fut pourtant pas la première affaire du voile. Quelques années plus tôt, à Créteil, Jean-Pierre Chevènement avait pris la décision courageuse d’interdire les signes religieux ostensibles. Le renoncement de Jospin n’en fut que plus consternant, car il survenait en 1989, année charnière : retrait soviétique d’Afghanistan, fatwa de Khomeini contre Salman Rushdie et tous ceux qui avaient contribué à la diffusion de son œuvre. C’est précisément à ce moment que des fillettes, avec la complicité de leurs parents, choisirent d’exhiber les insignes d’une religion qui, partout où elle exerce le pouvoir sans partage, sème la désolation.
La décivilisation islamique
Trois
siècles après l’exécution de Thomas Aikenhead, dernier Britannique condamné à
mort pour blasphème en 1697, un autre Britannique, issu cette fois d’un
milieu musulman, voyait donc sa tête mise à prix pour avoir raillé un imposteur
prétendant au titre de prophète – dont nous savons, au demeurant, fort peu de
choses avec certitude. « La Grande-Bretagne, écrit Douglas Murray, venait
de suivre un stage intensif d’initiation aux règles de l’islam, stage qui
bientôt allait être ouvert au monde entier (8). » Jacques Chirac,
futur président de la République française, exprima son antipathie envers
Rushdie sans trouver grand-chose à redire à la superstition au nom de laquelle
on bafouait sa liberté d’expression et rêvait de le voir dans un cercueil.
Car loin d’être cette « religion de paix et d’amour » que tant d’élites politiques et intellectuelles ont célébrée avec complaisance, l’islam engendre une quantité disproportionnée de régimes tyranniques. Sur les 1,9 milliard d’êtres humains vivant dans l’aire culturelle islamique, seuls 3 % résident dans des régimes plus démocratiques que la moyenne mondiale. Les démocraties libérales en terre d’islam se comptent sur les doigts d’une main mutilée. Plus de 60 % des minorités les plus persécutées au monde vivent sous domination musulmane. Et encore ce chiffre néglige-t-il le sort des athées, des incroyants et des libres-penseurs : la religion musulmane est la seule qui condamne encore aujourd’hui ses anciens adeptes à la peine de mort. La quasi-totalité des sociétés musulmanes se situe dans la moitié inférieure des classements mondiaux concernant la condition féminine. Le palmarès des organisations terroristes les plus meurtrières est dominé par des groupes d’obédience islamique. Les sociétés musulmanes sont surreprésentées dans les conflits armés, le mariage forcé de mineures et l’esclavage moderne. Parce que le droit islamique n’a pas connu les mécanismes ecclésiastiques qui ont érodé les structures claniques et tribales, les sociétés musulmanes comptent parmi les plus touchées par la consanguinité, ce qui explique sans doute leur difficulté à faire émerger une sociabilité républicaine, méritocratique où la dignité de l’individu passe avant les appartenances communautaires. Les pays musulmans restent en revanche sous-représentés dans les domaines de la science et de l’éducation : ils produisent quatre fois moins de livres et déposent six fois moins de brevets par million d’habitants que le reste du monde. Bien qu’il représente un quart de l’humanité, le monde musulman n’a reçu que 1 % des prix Nobel toutes catégories confondues et n’est responsable que de 0,1 % des découvertes scientifiques originales, selon la Banque islamique de développement elle-même, difficilement soupçonnable d’islamophobie.
À qui la faute ?
Certains s’empressent d’imputer cette arriération à la colonisation occidentale, au risque de réécrire l’histoire avec insouciance. Comme si les sociétés musulmanes, avant l’arrivée des Européens, avaient été des paradis des droits de l’homme à la pointe du progrès. Il faudrait pour cela oublier que ces sociétés n’ont pas attendu Napoléon en Égypte pour nourrir des courants fondamentalistes et despotiques. Loin d’être des modèles de fraternité, comme le prétendait Aimé Césaire, les sociétés précoloniales étaient autoritaires et massivement esclavagistes. On estime que la proportion d’esclaves en Afrique occidentale à la fin du XIXe siècle oscillait entre 30 et 50 %. Le califat de Sokoto, dans l’actuel Nigeria, fut l’une des plus vastes sociétés esclavagistes de l’histoire moderne, avant d’être démantelé par les puissances européennes. Le reflux de l’esclavage en terre d’islam doit presque tout à l’impérialisme occidental : les musulmans n’ont jamais produit de mouvement abolitionniste autonome. Comment l’auraient-ils pu, quand ils érigent en modèle suprême un personnage que leurs propres traditions présentent comme un propriétaire et un utilisateur d’esclaves ? « Notre loi nous rend maîtres de nos nègres depuis notre seigneur Noé (9) », rétorqua un notable algérien à un fonctionnaire colonial français qui avait osé libérer des esclaves noirs lui appartenant, tandis que la patrie de Molière ferma les marchés d’esclaves au Maroc, et porta la torche de l’abolitionnisme jusqu’aux confins de l’océan Indien.
Vous avez dit « déconstruire » ?
Il
est un paradoxe saisissant. Notre époque est saturée d’injonctions à la
déconstruction de nos propres imaginaires, mais ce zèle s’arrête
miraculeusement aux portes des cultures et des croyances qu’elle juge
« dominées ». On déconstruit l’orthographe pour lutter contre le
sexisme, on réécrit les titres d’Agatha Christie pour combattre le racisme, on
remet en cause la conception biblique de la nature pour sauver l’écologie. En
revanche, rares sont ceux qui osent déconstruire la fable médiévale qui voue un
culte de la personnalité à un égorgeur et adepte de l’esclavage sexuel
prétendant au rang de prophète. Comme si ce mythe n’avait aucune responsabilité
dans la difficulté de certaines sociétés à s’affranchir des formes les plus
abjectes de violence dont d’autres nations se sont libérées depuis longtemps.
Le constat est pourtant sans appel. Tyrannie, corruption, obscurantisme :
tel est le cocktail délétère qui explique l’incapacité des pays musulmans à
édifier des sociétés dignes de ce nom, plus de soixante ans après leurs
indépendances.
La
présence musulmane en Occident est avant tout le résultat du refus, par ces
populations, de s’élever au contact de cultures plus raffinées et plus libres.
Cette tare remonte aux origines mêmes de l’islam, né au cœur d’un Proche-Orient
christianisé et hellénisé que la nouvelle superstition a progressivement
dévitalisé. On ne saurait reprocher à des peuples d’être issus de cultures
arriérées, autoritaires et violentes. En revanche, on est en droit de regretter
leur difficulté à tirer les leçons de leur transplantation sur la rive nord de
la Méditerranée. Alors que dénoncer l’islamisation de nos sociétés est
régulièrement qualifié d’extrémisme frisant le fascisme, les enquêtes
sociologiques menées depuis plus de trente ans révèlent que l’islam produit,
dans ses franges les plus significatives, les catégories sociales les plus
illibérales et les plus hostiles aux valeurs démocratiques. Les musulmans se
montrent plus sensibles que la moyenne aux préjugés sexistes, antisémites,
homophobes et autoritaires (10). Plus d’un sur deux estime que la femme doit
obéir à son mari (contre 5 % de la population générale, selon Hakim
El Karoui (11)). Plus d’un sur deux pense que les Juifs ont trop de
pouvoir dans la politique, l’économie et les médias. Les affaires Mila et des
caricatures ont également montré leur plus grande réticence à la liberté de
conscience et d’expression.
Les effets de cette réalité se font déjà cruellement sentir. La France, qui s’enorgueillissait d’avoir été pionnière dans l’émancipation des Juifs, produit aujourd’hui des rapports officiels indiquant que certains d’entre eux ne peuvent plus être scolarisés n’importe où. La patrie de Descartes voit une partie massive de son corps professoral s’autocensurer par crainte de conflits religieux avec ses élèves. Même au plus fort de la lutte entre la IIIe République et l’Église catholique, aucun professeur ne fut assassiné pour le contenu de son enseignement. Au vu des courants qui traversent l’islam et du niveau de violence que ses adeptes tolèrent en moyenne, il serait d’une imprudence folle d’affirmer que la France et ses institutions républicaines résisteront indéfiniment à l’augmentation continue des parts de marché de cette religion. L’islamisation du pays engage son pronostic vital.
À la croisée des chemins
La
classe politique française est-elle prête à lutter contre ce qui risque
d’emporter, en quelques décennies, deux mille ans de processus
civilisateur ? Le 12 mars 2026, le ministre de l’Intérieur Laurent
Nuñez déclarait devant des représentants de diverses dictatures arabes et
musulmanes, réunis à la Grande Mosquée de Paris pour l’Iftar des ambassadeurs,
son souhait de « développer, de faire connaître l’Islam »,
conformément, paraît-il, au souhait du président de la République. Il ajoutait
que ceux qui soutiennent l’incompatibilité entre l’islam et la République se
font eux-mêmes « les ennemis de la République laïque et de la France, qui
garantit à tous la liberté de croire et d’exercer un culte ». Une liberté
de croire que l’on semble curieusement refuser à Diderot lorsqu’il désignait
Mahomet comme « le plus grand ennemi que la raison humaine ait eu
(12) ». À quand un autodafé républicain de toute la littérature
anticléricale héritée des Lumières, dont tant de personnes se réclament sans
jamais s’être familiarisées avec elle ? Tout porte à croire que le
ministre de l’Intérieur ne s’est jamais demandé pourquoi c’est dans les
sociétés non musulmanes que les musulmans bénéficient des libertés les plus
étendues et de la condition la moins désagréable. Ernest Renan affirmait
qu’émanciper les musulmans de leur religion était le meilleur service qu’on
puisse leur rendre. En l’occurrence, l’amour de son prochain et l’égoïsme se
confondent parfaitement.
Titre et Texte: Ferghane Azihari, Front Populaire, nº 25, juin-juillet-août, pages 122/128
Notes:
1)
Voltaire, Correspondance tome VIII, Paris (Gallimard, « Bibliothèque de la
Pléiade »), 1983, p. 1100.
2)
Leïla Slimani, Assaut contre la frontière, Éditions Gallimard, 2026.
3)
Bernard Lewis, Comment l’islam a découvert l’Europe, trad. Annick Pelissier,
Gallimard, « Tel », 2005, Postface.
4)
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Plon, « Terre Humaine »,
1993, p. 560.
5)
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme suivi du Petit matin d’Aimé Césaire,
République des Lettres, 2014.
6)
Maxime Rodinson, « I. Les étapes du regard occidental sur le monde
musulman », La fascination de l'islam, suivi de Le seigneur bourguignon et
l'esclave sarrasin, La Découverte, 2003, p. 33-99.
7)
Cité dans Élisabeth Schemla, Islam, l’épreuve française, Plon, 2013.
8)
Douglas Murray, The Strange Death of Europe: Immigration, Identity, Islam,
Bloomsbury Continuum, 2017.
9)
Marcel Emerit, « L’abolition de l’esclavage », dans La Révolution de
1848 en Algérie, Éditions Larose, 1949, pp. 29-42.
10)
IFOP, « Le regard des Français sur l’homosexualité et la place des LGBT
dans la société », IFOP, 24 juin 2019 ; « Les Français,
l’affaire Mila et le droit au blasphème », février 2020.
11)
Hakim El Karoui, L’Islam, une religion française, Gallimard, 2018, chap. 1, «
Un regard calme sur les musulmans de France ».
12)
Encyclopédie, art. « Sarrasins ou Arabes (Philosophie des) ».

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