segunda-feira, 15 de junho de 2020

Brûler Harry Potter, censurer "Autant en emporte le vent", déboulonner Churchill… Bienvenue dans le nouveau monde


Valérie Toranian

Le président de la République a réaffirmé dans son discours télévisé du 14 juin son attachement aux principes républicains et mis en garde contre les « séparatistes ». Le combat noble de l’antiracisme « est dévoyé lorsqu’il se transforme en communautarisme, en réécriture haineuse ou fausse du passé. […] La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues. » Emmanuel Macron pense qu’il faut « regarder ensemble toute notre histoire, toutes nos mémoires » mais en aucun cas « revisiter ou nier ce que nous sommes. »

« Comment la République universaliste va-t-elle survivre aux dérives des combats contre l’offense et la discrimination qui se multiplient ? »

La tâche ne va pas être facile tant aujourd’hui les vérités alternatives ont droit au chapitre et que le respect des sensibilités des uns et des autres déterminent les nouvelles règles du vivre-ensemble. Toutes nos mémoires ? Donc toutes nos sensibilités ? Jusqu’où ce respect doit-il « obliger » la démocratie dans notre monde postmoderne ? Et comment la République universaliste va-t-elle survivre aux dérives des combats contre l’offense et la discrimination qui se multiplient ? La confusion est totale entre le combat antiraciste, légitime, et la dénonciation d’un racisme d’État français qui aurait été structuré par le colonialisme puis le néo-colonialisme qui régirait encore les institutions.

À l’appel du collectif Adama Traoré, on manifeste contre la police et l’État, tous racistes, on traite de vendus les Noirs qui sont du côté des forces de l’ordre. Le collectif dénonce la « récupération » de SOS racisme qui appelait à un rassemblement en l’honneur de George Floyd mardi 9 juin. Le mouvement antiraciste fondé en 1984 est accusé de ne pas être assez politique, trop proche du PS. Un bon antiraciste se doit d’être sur la ligne Traoré, sinon il n’est pas un « vrai » antiraciste.

Samedi 13 juin, durant la manifestation contre le racisme, on a entendu le slogan « sales juifs » lancé en direction des militants de Génération identitaire qui avaient déployé une banderole « Justice pour les victimes du racisme anti-blanc » sur un immeuble place de la République à Paris. Que faut-il comprendre ? Que ces militants sont les représentants du « privilège blanc », des dominants occidentaux, dont le « juif » constituerait l’essence même ? Certes, ce slogan était marginal au sein du rassemblement, mais la confusion règne, on attise les haines.

« À force d’effacer les traces historiques, patrimoniales et artistiques de la ségrégation, on finira par penser qu’elle n’a jamais existé… quelle bêtise. »

Les statues de Churchill, héros de la Seconde Guerre mondiale, vainqueur des nazis, sont la cible des manifs antiracistes en Grande-Bretagne. Sa statue à Londres a été taguée « was a racist ». Sa petite-fille s’en est émue, la statue est désormais protégée par un coffrage… L’homme qui a tenu tête à Hitler aurait eu des comportements racistes anti-indiens lorsqu’il était en fonction dans l’ancienne colonie de l’empire britannique. Ironie de l’histoire, ce sont des militants néo-nazis qui se posaient en « défenseurs » de la statue de Churchill samedi 13 juin, alors que se déroulait la manifestation « Black Lives Matter ». Le grand homme a dû se retourner dans sa tombe…

Jean-Marc Ayrault veut débaptiser la salle Colbert de l’Assemblée nationale. Faut-il aussi raser sa bonne ville de Nantes dont la richesse a pour origine en grande partie le commerce triangulaire ? Le film Autant en emporte le vent et sa chronique du monde sudiste durant la guerre de sécession est supprimé provisoirement de la plate-forme HBO pour aller se refaire une vertu. On avertira le spectateur supposé imbécile que beaucoup de scènes reflètent un comportement raciste ségrégationniste. Nul doute que sous peu, quelques ayatollahs demanderont la mise à l’index définitive du film aux dix oscars. Comme le dit l’enseignante et essayiste Fatiha Agag-Boudjahlat sur son compte Twitter, « à force d’effacer les traces historiques, patrimoniales et artistiques de la ségrégation, on finira par penser qu’elle n’a jamais existé… quelle bêtise. »

Mona Ozouf, notre historienne nationale, plaide pour plus de complexité : « Jules Ferry est le père de l’école laïque, gratuite et obligatoire. On lui doit les libertés sur lesquelles nous vivons encore : liberté de la presse, liberté syndicale, élection des maires ». Il a été un colonisateur sans état d’âme, reconnaît-elle, mais pour avoir fait des écoles partout en Algérie, il a eu « comme principaux ennemis les colons, arc-boutés contre l’enseignement aux enfants arabes ». La complexité n’est pas la préoccupation de nos censeurs décoloniaux identitaires. Le révisionnisme ne fait pas dans le détail.

« Jusqu’où ira-t-on ? Bientôt le mot femme risque également de disparaître du vocabulaire pour non-conformité aux idéaux progressistes de la fluidité des genres. On censure bien l’histoire, pourquoi pas la biologie ? »

Le terme de « privilège blanc » est devenu en quelques jours un lieu commun. Il n’y a de racisme que blanc, de privilège que blanc, et toute autre interprétation est raciste. Jusqu’où ira-t-on ? Bientôt le mot femme risque également de disparaître du vocabulaire pour non-conformité aux idéaux progressistes de la fluidité des genres. On censure bien l’histoire, pourquoi pas la biologie ?

Pour avoir ironisé à propos d’un article qui parlait de « personnes » ayant des règles, J.K. Rowling est en proie à une violente polémique sur les réseaux sociaux. La célèbre romancière, auteure des Harry Potter qui l’ont rendue célèbre et riche (plus que la reine d’Angleterre !), est devenue, pour une partie de ses fans, une horrible sorcière transphobe. Certaines femmes trans (à pénis) n’ont effectivement pas leurs règles. Et des hommes trans (à vulves) les ont. Pour ces militants trans, il est donc impropre et stigmatisant de parler de « femmes ayant leurs règles » et l’ironie de J.K. Rowling est transphobe.

Accablée par ces attaques, J.K. Rowling a publié un long texte d’explication. Elle y dit notamment que le sexe biologique est une réalité et que le dire n’est pas de la haine. Elle raconte avoir entamé des recherches sur l’identité de genre et les personnes trans, pour les besoins d’un livre.

Elle écrit qu’elle a rencontré des spécialistes de la dysphorie de genre (ne pas se sentir « né dans le bon sexe ») et des personnes trans, qui sont « profondément préoccupées par la façon dont un concept sociologique influence la politique, la pratique médicale et la protection des civils ».

Elle s’inquiète de l’énorme explosion du nombre de jeunes femmes souhaitant effectuer une transition et également du nombre croissant de personnes qui semblent « détransitionner » (retourner à leur sexe d’origine) et qui regrettent d’avoir pris des mesures qui, dans certains cas, ont irrévocablement modifié leur corps, et les a rendues stériles.

« Sur les réseaux sociaux, certains reprochent à JK Rowling, dans le contexte de l’affaire George Floyd, de mettre en avant de façon particulièrement obscène son privilège de femme blanche dominante, insensible à la transidentité. »

Il y a dix ans, précise-t-elle, « la majorité des personnes souhaitant passer au sexe opposé étaient des hommes. Ce ratio s’est désormais inversé. Le Royaume-Uni a connu une augmentation de 4400% des filles référées pour un traitement de transition. Les filles autistes sont extrêmement surreprésentées dans leur nombre. » Certains disent que si on ne laisse pas un adolescent dysphorique faire la transition, il se tuera. Cet argument, selon J.K. Rowling, est réfuté par des études psychiatriques. Si j’étais née trente ans plus tard, s’interroge-t-elle, « moi aussi, j’aurais pu essayer de transitionner. La tentation de fuir la féminité aurait été alléchante ayant vécu avec un trouble obsessionnel-compulsif sévère à l’adolescence. » Il est assez courant, à l’adolescence, ose-t-elle écrire, « de se sentir confuse, sombre, à la fois sexuelle et non sexuelle, incertaine vis-à-vis de qui on est ou on n’est pas ». Faut-il pour autant être poussé à la transition par des associations souvent militantes ?

J.K. Rowling déplore enfin que toute femme/féministe/homosexuelle, y compris trans, critiquant les énoncés de ces extrémistes, se fasse immédiatement attaquer, traiter de TERF (trans-exclusionary radical feminist ou féministe radicale qui exclut les trans). Parfois même interdire de réseaux sociaux.

Suite à la publication de ce texte, les injures ont redoublé. Pire, sur les réseaux sociaux, certains lui reprochent, dans le contexte de l’affaire George Floyd, de mettre en avant de façon particulièrement obscène son privilège de femme blanche dominante, insensible à la transidentité. Le casting de Harry Potter au grand complet s’est désolidarisé de J.K. Rowling. Ouf, sinon on aurait risqué l’autodafé des livres et le retrait des films. Daniel Radcliff (Harry Potter), Emma Watson (Hermione) et Rupert Grynt (Ron) ont affirmé : « Oui, les femmes trans sont des femmes. »

Désormais, se dire femme suffit à être femme, même si vous avez un pénis, des testicules et de la barbe. Et les femmes n’ont pas leurs règles : ça c’était le monde d’avant. George Orwell, inventeur de la novlangue qui se propose de purifier idéologiquement le langage dans son roman 1984, n’aurait pas trouvé mieux.
Titre et Texte: Valérie Toranian, Revue des Deux Mondes, 15-6-2020

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