terça-feira, 19 de janeiro de 2021

Alain Finkielkraut : la cancel culture a encore frappé

Valérie Toranian

La cancel culture s’exerce désormais librement dans notre pays. Importée des États-Unis, elle consiste à annuler, dénoncer, boycotter, exclure du débat, de l’espace public ou professionnel toute personne jugée infréquentable par ses opinions, son comportement, ou simplement considérée comme réfractaire à la morale des temps nouveaux. Il s’agit d’exercer une constante vigilance (woke) pour dénoncer les crimes de la « blanchité » hétérosexuelle capitaliste et normative. Son fer de lance : les réseaux sociaux. Ils peuvent littéralement décréter la mort sociale d’un individu, d’une institution. Leur influence sur les médias, la culture et au sein de l’université ne cesse de grandir.

Alain Finkielkraut, foto: Eric Feferberg/AFP

Aux États-Unis, la cancel culture fait et défait les carrières. Bret Weinstein, professeur à l’Evergreen State (Washington), a dû démissionner de son poste après une campagne virale parce qu’il s’était opposé à l’organisation d’un jour « sans Blancs » dans l’université. Le lynchage conduit parfois à la mort : Mike Adams, enseignant à l’université de Caroline du nord, très critique envers le mouvement identitariste, harcelé et menacé sur Twitter, s’est donné la mort en juillet dernier. Beaucoup de professeurs se taisent et s’adaptent de peur de « disparaître ». D’autres adhèrent avec enthousiasme comme cette enseignante du Massachusetts, « fière » d’avoir retiré L’Odyssée d’Homère du programme. Le conservateur du MoMa de San-Francisco a été éjecté en juillet dernier pour avoir dit qu’il continuerait à acheter des artistes blancs pour ne pas procéder à « une discrimination inversée ». Mal lui en a pris : l’expression est interdite par le discours antiraciste. Le conservateur émérite du Met a dû faire des excuses pour avoir écrit sur Instagram : « Combien de grandes œuvres d’art ont été perdues à cause du désir de se débarrasser d’un passé qu’on n’approuve pas ? »

« Dans la cancel culture il ne s’agit pas uniquement de dénoncer les agissements ou les propos d’une personne mais d’empêcher quiconque de soutenir son droit à la liberté d’expression. Le but n’est pas seulement d’empêcher la parole contradictoire mais de pousser chacun à devenir un agent de la cancel culture en participant à l’ostracisation. »

En France, la cancel culture gagne chaque jour du terrain. Sylviane Agacinski avait été empêchée de s’exprimer à lafaculté de Bordeaux à cause de son opposition à la PMA pour toutes. Mohamed Sifaoui avait été interdit de Sorbonne pour cause « d’islamophobie ». La représentation de la pièce d’Eschyle, Les Suppliantes, fut déprogrammée, accusée de mettre en scène un « black face » raciste. Récemment Alexander Neef, le directeur de l’opéra de Paris, évoquant les ballets cultes de Noureev a déclaré que « certaines œuvres vont sans doute disparaître du répertoire ». Les exemples se multiplient. Dans l’édition, où les Dix petits nègres d’Agatha Christie ont désormais disparu. Dans le monde de la musique, où certains suggèrent de recruter les musiciens non plus au mérite (audition derrière un paravent) mais selon des quotas… Lorsque la justice du prétoire intervient, elle rectifie parfois certains excès. Ainsi Sandra Muller, lanceuse du #Balancetonporc, a été condamnée en 2019 pour avoir diffamé l’homme qu’elle accusait de harcèlement. Le tribunal a estimé qu’elle avait « dépassé les limites admissibles de la liberté d’expression, ses propos dégénérant en attaque personnelle ». Trop tard. La vie de l’accusé a été détruite.

Dans la cancel culture il ne s’agit pas uniquement de dénoncer les agissements ou les propos d’une personne mais d’empêcher quiconque de soutenir son droit à la liberté d’expression. Le but n’est pas seulement d’empêcher la parole contradictoire mais de pousser chacun à devenir un agent de la cancel culture en participant à l’ostracisation. Sinon on est très vite désigné comme complice. La peur règne. Roland Barthes écrivait : « Le fascisme ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire ».

La récente éviction par LCI d’Alain Finkielkraut est un nouvel épisode de cette culture de l’annulation pour non-conformité à la pensée dominante. Le philosophe a été débarqué en quelques heures pour les propos qu’il a tenus dans l’émission de David Pujadas lundi 11 janvier concernant l’inceste commis par Olivier Duhamel sur la personne de son beau-fils de 14 ans et que raconte sa sœur jumelle dans son livre La Familia grande (Seuil). L’académicien condamne Olivier Duhamel pour son crime inexcusable mais s’emporte contre le « lynchage » des réseaux sociaux et l’impossibilité de complexifier le débat, d’en poser clairement les termes. Voulant recentrer la discussion sur l’état actuel du droit, il aborde la question du « consentement ».

« De toute son intervention, on a retenu l’idée d’un consentement possible, qui aurait « diminué » la faute d’Olivier Duhamel. Ce n’est pas ce qu’il a dit. Une interprétation fautive donc. »

Et de toute évidence maladroitement. « Ce que fait aussi la justice, c’est qu’elle recherche le cas dans sa singularité. Or, ici, on n’a pas les éléments et quand on essaye de le faire – y a-t-il eu consentement ? À quel âge ça a commencé ? Y a-t-il eu ou non une forme de réciprocité ? – on vous tombe immédiatement dessus. » Parole prophétique, c’est effectivement ce qui lui est arrivé. Après l’indignation soulevée par ses propos sur les réseaux sociaux, il fut débarqué par la chaîne infos. De toute son intervention, on a retenu l’idée d’un consentement possible, qui aurait « diminué » la faute d’Olivier Duhamel. Ce n’est pas ce qu’il a dit. Une interprétation fautive donc. Mais encore aurait-il fallu pouvoir vérifier sur pièce. Or, LCI a immédiatement retiré de son site le replay de l’émission, ce qui interdit à quiconque d’aller se faire un avis par lui-même.

En réalité, la question de savoir s’il y a eu consentement ou pas est effectivement une question que pose le juge dans toutes les affaires de relations sexuelles entre adultes et mineurs. Il la pose pour savoir comment sera qualifié le délit : viol, agression sexuelle ou « simple » atteinte sexuelle s’il y a consentement. L’expression du consentement se définit comme « absence de violence, contrainte, menaces, surprise ». Le problème est que dans le cas de l’inceste, cette segmentation s’écroule d’elle-même puisque le prédateur abuse de sa position et que l’abus de position est une contrainte. Il n’y a donc pas de consentement recevable.

« Le vrai scandale est peut-être que la France, contrairement à de nombreux pays, n’ait pas inscrit dans son droit la présomption de non-consentement du mineur âgé de moins de 15 ans. »

Dans un monde normalement cérébré, cette affirmation, sujette à caution, aurait mérité débat. Le philosophe souhaitait d’ailleurs s’en expliquer, si la chaîne lui en avait laissé la possibilité. Le vrai scandale n’est pas qu’Alain Finkielkraut aborde la question du consentement dans la loi. Le vrai scandale est peut-être que la France, contrairement à de nombreux pays, n’ait pas inscrit dans son droit la présomption de non-consentement du mineur âgé de moins de 15 ans (certains pays ont fixé le seuil à 12, d’autres à 16). En novembre 2017, la cour d’assises de Seine-et-Marne a acquitté un homme jugé pour le viol d’une fille de 11 ans, au motif qu’il n’était pas établi que la relation sexuelle avait eu lieu sous la contrainte. Choquant, non ?

La vérité est que le comportement d’Olivier Duhamel, représentant d’une élite de gauche donneuse de leçons, prédateur sûr de son impunité et grisé par sa toute-puissance, donne proprement la nausée. Et qu’il a probablement été téméraire de la part d’Alain Finkielkraut de tenter de complexifier au moment où l’émotion culminait. Mais c’est certainement ce qu’attendaient tous ceux qui ne rêvent que de le voir disparaître du débat et des écrans pour lancer leurs chiens de garde et obtenir son renvoi. On ne peut plus envoyer Duhamel en prison, hélas, alors on se console en se vengeant sur Finkielkraut.

Cette affaire Finkielkraut suinte l’hypocrisie et la mauvaise foi. Il y a quarante ans, dans un même débat télévisé, on aurait observé une convergence des élites culturelles dominantes sur le thème de la liberté sexuelle de l’enfant et de l’adolescent. On aurait conspué le système patriarcal oppresseur de cette liberté. On aurait traité de fasciste toute voix qui se serait élevée contre cette idéologie libertaire, qui en aurait appelé à l’ordre, à la loi, à la prohibition de l’inceste et à la protection des mineurs. La protection des mineurs ? Un argument de catholiques traditionnalistes ou de vieux croutons anti-progrès, quelle horreur !

« On fait des gorges chaudes sur la liberté d’expression mais on s’en affranchit très vite s’il faut donner des gages à la cancel culture. »

Les temps changent, les élites médiatiques s’adaptent. Désormais le camp du bien n’est plus fasciné par les libertariens prônant l’hédonisme sexuel qui permet de jouir du mineur en toute liberté. Après avoir piétiné le tabou, on a érigé la victime, ou plutôt la posture victimaire, en totem. Les médias surveillent les réseaux sociaux et tremblent. On fait des gorges chaudes sur la liberté d’expression mais on s’en affranchit très vite s’il faut donner des gages à la cancel culture. Un média, un journal, une institution, une entreprise, risque gros en entachant sa réputation qui peut être réduite à néant par une campagne virale bien orchestrée. Les annonceurs, qui font vivre ces médias, détestent eux aussi les « vagues ». Les consommateurs sont les rois et l’air du temps est woke.

Alain Finkielkraut a beau être une figure de la vie intellectuelle française, il a été sacrifié en quelques heures sur l’autel du discours dominant pour mettre fin au déluge de protestations des réseaux sociaux. Privé d’écran (en tout cas de cette chronique), parce que son discours fait tache, que sa voix est discordante. Alors que c’est justement pour ces raisons qu’il avait été invité à rejoindre LCI. La cancel culture a décidément un avenir radieux devant elle.

Titre et Texte: Valérie Toranian, Revue des Deux Mondes, 18-1-2021

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