segunda-feira, 18 de outubro de 2021

[Dossiê : A Democracia] Que reste-t-il de la démocratie ? Tout, hélas

Fiction juridique ou mensonge politique, la démocratie est impossible dans les faits: elle sécrète nécessairement une oligarchie qui gouverne avant tout pour elle-même

Frédéric Rouvillois

Se demander – puisque tel est l’un des objets de ce dossier – ce qu’il reste de la démocratie, présuppose que celle-ci ait été définie et mise en pratique. Pour ce qui est de la définition, il suffit de renvoyer à l’étymologie, selon laquelle elle n’est autre chose que le pouvoir du peuple ; ou encore, à l’article 2 de la constitution de 1958, qui précise que son principe est: « Gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple ». Le problème, ici, est celui de la mise en œuvre. Et plus exactement, le fait que jamais, dans la réalité, la pratique démocratique n’a correspondu à cette définition. Gouvernement du peuple ? À la bonne heure : c’est l’essence même de l’autorité politique quelle qu’elle soit. C’est après que les choses se gâtent: gouvernement par le peuple, et pour le peuple ? 

Par le peuple? Dans l’immense majorité des cas, ce dernier ne s’est jamais gouverné lui[1]même. Car gouverner, c’est à la fois faire la loi, et l’exécuter. Or, pour ce qui est de l’exécutif – de ce que l’on appellerait en droit constitutionnel le gouvernement proprement dit – il est toujours et nécessairement délégué à un petit groupe de personnes, même dans les cités démocratiques de l’Antiquité ou les micro[1]États contemporains. Bref, ce qui apparaît en fait comme l’essentiel échappe par définition au peuple, tout simplement parce que celui-ci est structurellement incapable de l’assumer.

Mais qu’en est-il du pouvoir de faire la loi? Eh bien là aussi, le plus souvent, il est pratiquement exclu que le peuple fasse lui-même les règles qui lui sont applicables, dès lors qu’il ne peut physiquement se réunir dans un seul lieu, ni surtout le faire fréquemment. Même s’il le pouvait, il lui serait impossible de discuter, d’argumenter rationnellement, en un mot de délibérer sur les projets de loi: ce sont des experts, au mieux délégués par lui, qui devraient s’en charger. Enfin, même s’il parvenait miraculeusement à surmonter ces impossibilités successives, le peuple ne pourrait échapper à ceux que l’on nomme aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, les « influenceurs » – ceux qui savent imposer aux autres leurs goûts, leurs tendances, leurs choix, et qu’en politique, on appelle les leaders ou les guides.

Des personnalités charismatiques, dotées de certaines qualités physiques ou intellectuelles, qui vont commencer par attirer autour d’elles des fidèles plus ou moins nombreux et qui, par ce biais, parviendront, de proche en proche, à persuader des cercles de plus en plus larges, jusqu’à atteindre éventuellement la majorité. Et ce faisant, à lui imposer leurs vues et leurs décisions. 

La loi des partis

Tel est le paradoxe capital de la démocratie : dès lors qu’elle existe naissent des groupes que l’on qualifiera bientôt de partis, et qui la rendent impossible, ou du moins, factice, puisque le gouvernement passe alors des mains de tous à celles de quelques-uns, voire d’un seul. En fait, dès que le peuple gouverne, il cesse de gouverner, des oligarchies s’emparant du pouvoir et gouvernant à sa place – même si elles parviennent à dissimuler la chose ou à le persuader du contraire, notamment grâce à l’artifice de la représentation, qui vise à lui faire croire que les élus qu’il pense avoir choisis librement sont transparents, qu’à travers eux c’est encore lui qui gouverne, et même, que telle est pour lui la seule manière de gouverner.

Fiction juridique ou mensonge politique : dans un régime représentatif, le pouvoir est entre les mains des partis et des élus, pas des électeurs qui les désignent à date fixe sans pouvoir les contrôler ni les sanctionner en cours de mandat. Rousseau le notait déjà à propos des députés à la Chambre des Communes britannique : « Sitôt qu’ils sont élus », le peuple « est esclave, il n’est rien. »

Voilà pourquoi, expliquait Saint-Just sous la Révolution, il ne faut point de partis dans un État démocratique. Par leur seule existence, ils brisent l’unité du peuple, étouffent le principe d’égalité et transforment la démocratie en aristocratie : et quand bien même ce sont des groupes distincts qui se succèdent au pouvoir, c’est forcément une faction, une fraction, une partie du peuple, et non le peuple lui-même, qui l’exerce. L’apparition de ces partis étant mécaniquement inévitable dès lors que le pouvoir résulte de l’élection, les partisans de la démocratie ne disposent plus que de solutions désespérées: sous l’Antiquité, l’ostracisme, qui permettait de chasser de la cité les personnalités trop brillantes, ou le remplacement de l’élection par le tirage au sort.

Et à l’époque moderne, la mise en place du seul mécanisme susceptible d’interdire la multiplication des partis: le parti unique, qu’il s’agisse du club des Jacobins du temps de Robespierre ou des Partis communistes des républiques populaires du XXe siècle. Malheureusement, ces solutions se soldent par des échecs cuisants, les partis uniques, qui prétendent empêcher la rechute dans l’aristocratie partisane, suscitant à leur tour l’émergence de nouvelles oligarchies, comme le montrait l’exemple soviétique et comme le confirme aujourd’hui la Chine de monsieur Xi. Quoi qu’on veuille et quoi qu’on fasse, la démocratie vire nécessairement à l’oligarchie. Il n’y a jamais eu de gouvernement par le peuple.

Quoi qu’on veuille quoi qu’on fasse, la démocratie vire nécessairement à l’oligarchie

Le mensonge de l'oligarchie

Et jamais non plus, par conséquent, de gouvernement pour le peuple. Comme la fameuse pendule arrêtée qui donne l’heure exacte deux fois par jour, il peut certes arriver, et il arrive même fatalement, que ces oligarchies déguisées accomplissent des choses qui s’avèrent bonnes pour le peuple, et donnent l’illusion de gouverner pour lui. Mais c’est de façon fortuite, et marginale. Libérale ou populaire, socialiste ou capitaliste, ancienne ou moderne, une démocratie, quelle qu’elle soit, agit dans l’intérêt de l’oligarchie qui la dirige, en vue de conserver son pouvoir et ses privilèges. Que pour cela il faille faire croire que c’est pour le peuple qu’elle agit, c’est une évidence. Jamais une oligarchie ne fera autrement, et Aristote, dix-huit siècles avant Machiavel, indiquait déjà que la démocratie se confond toujours plus ou moins avec la démagogie.

Le plus beau, ici, c’est que l’oligarchie au pouvoir en viendra fréquemment à croire qu’à travers elle, c’est bien le peuple qui gouverne – grâce aux fictions pourtant assez grossières de la représentation, de la majorité ou de l’avant[1]garde progressiste. Elle finira par se considérer elle-même comme le peuple, au motif qu’elle le « rend présent », ou qu’elle a été désignée par plus de 50 % des votants, ou qu’elle pense pour lui en disant aujourd’hui ce qu’il voudra demain. Parce qu’elle seule sait où est son bien. Étant le peuple, elle pourra se convaincre qu’elle est l’unique détenteur légitime du pouvoir, et ce faisant, toujours au nom du principe démocratique, aller jusqu’à déchaîner la violence contre le peuple au cas où il aurait la mauvaise idée de se révolter contre elle ( c’est-à-dire contre lui-même).

Et c’est ainsi que la démocratie pratiquée n’a jamais correspondu à sa propre définition: gouvernement du peuple, certes, mais ni par le peuple, ni pour le peuple, et il ne saurait en être autrement. Et comme c’est forcément à cette démocratie-là que renvoie la question: Qu’est-ce qu’il en reste? on est navré de ne pouvoir répondre autre chose que : Tout, hélas.

Titre et Texte : Frédéric Rouvillois, LIncorrect, nº 46, octobre 2021

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Um comentário:

  1. “Dado que o horror da Segunda Guerra Mundial foi uma realidade mais imediata para os europeus do que para os americanos, e que os que viviam nas linhas de frente da Guerra Fria se sentiam mais vulneráveis do que os que viviam do outro lado do oceano, não surpreende que tenhamos acabado por retirar duas conclusões morais muito diferentes da Segunda Guerra Mundial.
    Para os americanos, a moral era que a tirania era um mal e devia opor-se-lhe resistência; para os europeus, a moral era que a guerra em si era um mal e devia ser evitada a todo o custo.
    Esta atitude de se focarem no mal da guerra e não no mal da tirania provou ser decisiva, levando muitos membros da geração de 68 a regirem à Guerra Fria com uma postura de equivalência moral, condenando os Estados Unidos e o capitalismo ao mesmo tempo que encontravam por vezes formas de elogiar os soviéticos e suavizar a imagem do comunismo.
    Este tipo de pensamento ajudou a dar forma à filosofia orientadora da nascente União Europeia, um projeto que em grande medida, foi impulsionado pelos esforços da elite da geração de 68 e tem relativamente pouco a ver com os valores e opiniões dos europeus comuns.
    Um instrumento do establishment, pelo establishment, para o establishment, a União Europeia é a própria encarnação do politicamente correto reflexivo desse establishment, desde o seu antiamericanismo à sua antiga relutância em enfrentar as questões da imigração e da integração.
    A União Europeia encarna também a arrogante indiferença do establishment pelas opiniões dos europeus comuns: os seus organismos decisores estão perfeitamente isolados da influência da arraia-miúda – e assim em grande medida, separados das sombrias realidades do mundo pós 11 de setembro.”
    Bruce Bawer, in “Enquanto a Europa dormia”, edição Aletheia, 2010, páginas 152 e 153

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