Fundji Benedict
Arrivé
second au premier tour, Lula a fini par remporter un quatrième mandat. Entre la
liesse des uns, les larmes et la colère des autres, qu’est-ce qui, d’un chef,
peut survivre à son corps ?
Personne, depuis le rétablissement de
l’élection directe en 1989, n’avait conquis la présidence après avoir terminé
deuxième au premier tour. Le 4 octobre, Flávio devançait Lula de 2,2 millions
de voix. Il y a trois semaines, j’écrivais que Lula devait aller chercher près
de six millions de voix et que rien ne lui était impossible. Le soir du premier
tour, il s’était dit très bon dans le mata-mata : sa bravade résumait trois
défaites présidentielles, 580 jours de prison à Curitiba, une condamnation annulée
et un retour au pouvoir. L’ancien métallo, qui aura quatre-vingt-un ans ce
mardi, devient le seul Brésilien élu quatre fois à la tête de l’État.
Sa victoire, Lula la doit aux
électeurs du Nordeste, lui qui est né en 1945 dans l’agreste du Pernambouc,
près de Garanhuns. Il avait sept ans lorsque sa mère, Dona Lindu, a pris la
route de São Paulo, avec tous ses enfants, à l’arrière d’un pau-de-arara, l’un
de ces camions de fortune qui emportaient les migrants de la sécheresse vers le
Sud industriel. Avant-hier, la région de son enfance l’a fait remonter dans le
comptage des voix, urne après urne. Sa campagne s’était tournée vers les
quelque trente millions d’abstentionnistes du premier tour : l’abstention est
tombée à 19,2 %, son niveau le plus bas depuis 2006. Les femmes ont été son
premier appui. Logique puisque le Bolsa Família leur est versé en priorité
depuis vingt ans : dans des millions de foyers, l’État c’est une carte bancaire
au nom de la mère.
Je n’ai jamais soutenu Lula et je ne le soutiens pas davantage aujourd’hui. J’avais affirmé, au soir du premier tour, que personne ne vote pour celui qui lui accorde ce à quoi il a droit, puisque le droit a remplacé le padrinho. S’il est vrai qu’un droit peut susciter de la reconnaissance sans créer de dette envers celui qui le garantit, la crainte de le perdre peut mobiliser et l’on peut aussi voter pour le gouvernement que l’on juge le plus apte à garantir ce que l’on tient pour légitime.
La veille au soir, des voisins étaient
venus chanter sous les fenêtres de sa maison d’Alto de Pinheiros, à São Paulo,
Pra não dizer que não falei das flores, la chanson de Geraldo Vandré qui fut
l’hymne de la résistance à la dictature. Lula leur avait répondu au mégaphone,
penché à sa fenêtre, que sa victoire serait celle du peuple brésilien. À mille
kilomètres du camion de Brasília, la fête avait commencé dans une rue de
quartier avant même l’ouverture des bureaux de vote.
Dans son discours de victoire,
prononcé sur l’avenue Paulista, Lula n’a pas appelé au rassemblement. Ses
premiers mots visaient l’adversaire, un homme capable selon lui de mentir avec
une telle impudence qu’il n’y aurait pas en lui « une seule cellule d’humanité
». En 2022, il avait appelé à baisser les armes ; cette fois-ci, il a refusé de
prononcer les mots « unité nationale » et n’a promis qu’un pays « civilisé »,
respectueux de la Constitution. Le vocabulaire qu’il a employé était celui
d’une armée, avec un « général », des « troupes », des soldats et des soldates
d’une « armée de la démocratie » plus victorieuse, assurait-il, que celles de
la Russie, de la Chine ou des États-Unis. Il a raconté son émotion devant la
foule qui chantait l’Hymne de l’Indépendance et son vers « ou mourir pour le
Brésil ». La patrie et l’hymne n’ont jamais été étrangers à la gauche
brésilienne : le jaune des Diretas Já, en 1984, était le sien, et Lula a
rappelé que Geraldo Alckmin avait pris part à cette campagne. Il a en réalité
repris possession de symboles que le bolsonarisme monopolisait depuis
2018.
Lula défend un État laïque, garant de
la liberté de chaque culte, et se dit quelques minutes plus tard « choisi par
Dieu », le doigt de Dieu posé sur la tête. Pour désamorcer la question de son
âge, il se compare à Franklin Roosevelt, élu quatre fois comme lui : Roosevelt
n’avait pu achever son mandat, « le petit Lula » ira jusqu’au bout, « en
courant plus vite que n’importe lequel d’entre vous », et ne briguera plus
rien. Roosevelt est mort en avril 1945, au début de son quatrième mandat, d’une
hémorragie cérébrale, et Lula a été opéré en décembre 2024 d’une hémorragie
intracrânienne.
Sur les promesses, une phrase a
tranché lorsqu’il a annoncé que l’État fédéral allait désormais « entrer en
scène » : « Au peuple travailleur, nous offrirons la protection. Au bandit,
nous offrirons la prison. ». Dans mon analyse du premier tour, j’avais souligné
combien la gauche avait longtemps tenu l’angoisse sécuritaire pour un fantasme
des classes moyennes, alors que les plus pauvres en sont les premières
victimes. Lula vient occuper un terrain qu’il avait trop longtemps laissé à ses
adversaires même si la réforme annoncée supposera une modification
constitutionnelle et l’accord d’un Congrès où il ne dispose d’aucune
majorité.
Kantorowicz a montré comment les
juristes de l’Angleterre élisabéthaine distinguaient les deux corps du roi : le
corps naturel, mortel et sujet aux infirmités, et le corps politique, qui ne
meurt pas et assure la continuité de l’autorité. Lula sait que son corps est
devenu l’enjeu du mandat même si, au Brésil, la continuité de l’État ne
fait aucun doute, et l’institution présidentielle survivra à Lula comme elle a
survécu à ses prédécesseurs. Lula a pourtant déjà choisi ses successeurs, sans
jamais parvenir à leur laisser toute la force électorale qu’il possède. Dilma
Rousseff a été élue deux fois avec son soutien, avant d’être destituée en 2016.
Fernando Haddad, qu’il avait désigné pour le remplacer en 2018 alors qu’il
était en prison, a été battu par Jair Bolsonaro, puis, cette année, par
Tarcísio de Freitas à São Paulo.
La victoire de Lula ne règle rien,
elle lui donne quatre années supplémentaires pendant lesquelles les prétendants
auront tout loisir de se compter, notamment lors des municipales de 2028. À
Brasília, une nouvelle hospitalisation de Lula suffirait à relancer les calculs
sur sa succession. Geraldo Alckmin, soixante-treize ans, a longtemps
gouverné São Paulo. En 2006, il affrontait Lula à l’élection présidentielle.
Vingt ans plus tard, le voilà vice-président de l’homme qu’il voulait battre
dans les urnes. Il connaît l’exercice du pouvoir, et la Constitution lui
permettrait de remplacer Lula au Planalto si celui-ci devait être empêché mais
les électeurs de Lula n’ont jamais promis de le suivre. Alckmin n’a en effet
pas connu les grèves de São Bernardo do Campo, les années de prison à Curitiba,
ni cette histoire qui lie Lula depuis des décennies aux ouvriers de l’ABC
paulista et aux familles du Nordeste.
Lula semble l’avoir compris hier soir, à l’écoute de son long discours. Attribuer la victoire à « l’honneur, le nationalisme, la démocratie » et à une armée de militants, promettre que le pays sera bâti « non par moi » mais par ceux qui l’écoutent et annoncer qu’il parlera désormais au peuple plusieurs fois par jour, « directement », sans plus se laisser « interpréter par des journalistes de mauvaise foi » sont autant de signes qui font comprendre que l’animal politique sait l’importance de l’enjeu. Cette parole sans intermédiaires se multiplie en réalité : le « général » (député André Janones) qu’il remerciait, anime l’« Armée de Lula », un réseau de chaînes WhatsApp qui a porté la campagne avec des administrateurs de groupes, des militants, des relais régionaux, parfois des pasteurs.
Au quartier général de Flávio, le
climat était celui de la consternation : le candidat paraissait incrédule. Les
voix qui me sont parvenues de ce Brésil que je porte dans le sang disaient la
même défaite sur plusieurs tonalités. Beaucoup étaient accablés, et beaucoup
ont pleuré. La volonté de se battre est pourtant là dans presque chaque
message, souvent adossée au nom de Donald Trump ou à l’exemple du Venezuela, et
beaucoup ne comprennent pas qui peuvent bien être ces millions d’électeurs
sortis de nulle part. Un Brésilien m’a confié simplement : « Eu vou estar por
aí, vou continuar. Fica todos com Deus, tá certo. » Je serai là, je
continuerai, restez tous avec Dieu. Cette phrase, dénuée de colère n’accuse pas
le camp Lula de fraude : elle confie à Dieu la promesse de continuer.
Dimanche soir, plusieurs de mes
correspondants parlaient davantage de Jair que de Flávio. Le père a soixante et
onze ans, il a été condamné à vingt-sept ans et trois mois de prison pour sa
participation à la tentative de renverser le résultat de 2022 et purge sa peine
à Brasília, sous bracelet électronique. Ceux qui avaient voté pour Flávio
espéraient aussi faire sortir Jair de là.
« A culpa é deles », c’était leur
faute, celle de ceux qui avaient conduit la campagne. « Não fez nada », ils
n’avaient rien fait. D’autres n’avaient plus que quelques mots à dire, « chega
», assez, « tão difícil », si difficile. Certains pleuraient, d’autres
cherchaient encore à comprendre d’où venaient ces millions de voix pour Lula
qu’ils n’avaient vues nulle part. Dans les lamentations funèbres de l’Italie du
Sud, Ernesto De Martino avait étudié ce qu’il appelait la crise de la présence,
lorsque la disparition d’un être autour duquel s’organisait une existence
ébranle jusqu’aux repères de ceux qui restent. Personne n’était mort dimanche
au Brésil, mais certains de mes correspondants ne reconnaissaient plus leur
pays dans ce résultat, et leur colère n’empêchait pas cette obstination à
vouloir continuer. Un homme m’a écrit, sans accuser personne : « Eu vou estar
por aí, vou continuar. Fica todos com Deus, tá certo. » Je serai là, je
continuerai. Restez tous avec Dieu.
En mars, au Texas, Flávio Bolsonaro
avait demandé aux États-Unis de faire pression sur les institutions de son
propre pays. Pourquoi, alors, ces appels à Trump dans les messages reçus
dimanche soir ?
En 1578, Dom Sébastien disparaît à la bataille d’Alcácer-Quibir, au Maroc. On n’a pas de dépouille identifiée avec certitude, et certains Portugais refusent de croire leur roi mort. Ils attendront son retour, leurs descendants aussi, et cette croyance traversera l’Atlantique jusqu’au sertão du Pernambouc où, à Pedra Bonita, au XIXe siècle, on ira jusqu’à sacrifier des êtres humains, persuadé que le sang versé permettrait au souverain de revenir. Il lui a manqué un peu plus de quatre millions de voix pour emporter la présidence, pas une armée de fidèles ni les moyens de poursuivre le combat politique. Pourtant, certains de mes correspondants regardent maintenant vers Trump dont ils espèrent encore leur salut politique.
Dimanche, beaucoup d’électeurs
bolsonaristes ont parlé du Venezuela. La droite brésilienne redoute depuis des
années de voir son pays finir comme celui de Maduro, et Lula ne l’a guère
rassurée lorsqu’il a reçu ce dernier avec les honneurs en 2023. Puis les
Américains ont capturé Maduro à Caracas, le 3 janvier 2026. Lula a dénoncé une
ingérence, le PT un enlèvement. Les Bolsonaristes oublient que le sauveur
attendu négocie aujourd’hui avec Delcy Rodríguez, l’ancienne vice-présidente de
Maduro, pour préserver ses intérêts pétroliers.
Flávio Bolsonaro refuse de reconnaître
la victoire de Lula et réclame l’annulation du scrutin. À Salvador et dans
plusieurs villes de Bahia, Cristiano Zanin avait accordé deux heures
supplémentaires pour voter en raison des perturbations dans les transports.
Cependant certains bureaux avaient déjà fermé : on pouvait trouver porte close
à un endroit tandis qu’ailleurs le scrutin se poursuivait. Les bolsonaristes
avaient eux-mêmes réclamé une prolongation dans dix-sept communes du Sud, après
les pluies. Reste qu’entre cette contestation et les quatre millions de voix
séparant les candidats, il manque une explication ; en 2022, on accusait les
urnes électroniques ; cette fois-ci, un juge. Ceux qui m’écrivaient
dimanche soir parlaient pourtant assez peu de Zanin. Ils voulaient surtout
savoir d’où sortaient tous ces électeurs de Lula. Dans leur entourage, ils n’en
connaissaient presque aucun.
Roberto DaMatta parlait de la casa et
de la rua, mais sa casa n’avait rien d’un simple intérieur domestique.
Y entrait le voisin qui avait fait embaucher votre frère, le parent auquel
on devait encore de l’argent, et qui, dix ans plus tard, pouvait fort bien vous
le rappeler. Dans la rua, on n’était personne. Les appartenances politiques ne
suivent pas sagement la répartition des revenus : Lula a ses électeurs parmi
les plus pauvres, mais dans les périphéries, des petits commerçants, des
familles pentecôtistes votent à droite. L’Église, dans ces milieux, n’est pas
seulement un lieu où l’on écoute un pasteur : on y a trouvé du travail,
emprunté de l’argent, parfois contracté une dette qu’on n’a jamais tout à fait
réglée. Et puis, au Brésil, on ne dit pas tout à l’inconnu qui frappe à la
porte.
En 2022, Jair Bolsonaro avait obtenu
49,10 % des voix face à Lula. Dimanche, son fils Flávio en a recueilli 48,22 %.
Quatre ans ont passé, Jair a été condamné, mais le nom Bolsonaro rassemble
encore presque la moitié du pays. En 2018, Jair avait pourtant remporté 55 %
des suffrages face à Fernando Haddad. Depuis, il s’est trouvé deux fois devant
Lula, dont la force est aussi de rassembler contre les Bolsonaro des électeurs
que presque tout sépare. Or, en 2030, Lula ne sera plus sur le bulletin.
La droite sort du scrutin mieux armée
qu’elle ne le croit cette nuit. Ceux qui veulent se battre le savent bien :
Sergio Moro, le juge qui avait envoyé Lula en prison, gouvernera le Paraná,
Nikolas Ferreira a battu le record de voix pour un député fédéral, et Tarcísio
de Freitas a été réélu dès le premier tour à São Paulo avec 62,7 % des voix. Le
Parti libéral formera le premier groupe des deux chambres sans y disposer de la
majorité : le centrão, cet ensemble de partis aux fidélités mouvantes demeurera l’arbitre.
Le Sénat pourrait ainsi devenir le théâtre d’un affrontement avec la Cour
suprême, dont plusieurs membres sont menacés de procédures de destitution.
Quant à la libération de Jair Bolsonaro par l’amnistie ou la réduction des
peines, elle change simplement de théâtre : elle se jouera désormais au
Parlement contre le véto présidentiel et devant les juges.
Chez les Bolsonaro, les prétendants ne
manquent pas. Michelle Bolsonaro vient d’être élue sénatrice, Flávio a perdu
dimanche, et Jair, malgré sa condamnation, continue de peser sur les ambitions
de toute la famille. Mais Tarcísio de Freitas a été largement réélu à São Paulo
sans porter le nom de Bolsonaro, ce dont il faudra bien tenir compte lorsqu’il
s’agira de choisir un candidat pour 2030. Au PT, Lula a déjà tenté de préparer
sa succession. Dilma Rousseff, qu’il avait soutenue, a remporté deux élections présidentielles
avant d’être destituée en 2016. En 2018, alors qu’il était en prison, il a
désigné Fernando Haddad, battu par Jair Bolsonaro. Le PT a ses élus, ses
vieux syndicats, ses querelles ancestrales. Des familles ont vieilli avec lui,
certaines l’ont soutenu jusque dans ses pires années, d’autres lui en ont voulu
sans nécessairement changer leur vote. Celui qui prendra sa place à la tête du
PT devra convaincre ces gens-là.
La victoire de Lula éloigne encore le Brésil d’Israël. En février 2024, à Addis-Abeba, il avait osé comparer l’offensive israélienne à Gaza à l’extermination des Juifs par Hitler. En juillet 2025, le Brésil s’est joint à la procédure engagée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice. Dans bien des familles évangéliques du Brésil, on priait pour Jérusalem longtemps avant que la guerre de Gaza ne fasse les gros titres. Parfois depuis plusieurs générations. Une grande partie de cet électorat a voté pour Flávio Bolsonaro. Quant à moi, je n’ai pas pardonné Addis-Abeba. On peut condamner la politique d’un gouvernement sans convoquer Hitler et l’extermination des Juifs pour le faire. Lula a gagné, et les relations avec Israël ne sont pas près de se rétablir.
J’espérais encore, il y a trois
semaines, que cette élection permettrait aux Brésiliens de se retrouver. Je me
trompais. Dans le sertão, le coronel décidait du travail, parfois du crédit ;
le padrinho savait à qui s’adresser pour obtenir une place ou tirer un parent
de l’embarras. Les vieux coronéis ne gouvernent plus le Brésil comme autrefois,
mais ces fidélités personnelles n’ont pas quitté la vie politique.
Le 5 janvier 2027, Lula recevra de
nouveau l’écharpe présidentielle. En 2023, Jair Bolsonaro n’était pas là pour
la lui remettre ; c’est Aline Sousa, une ramasseuse de déchets recyclables de
Brasília, qui la lui avait passée sur la rampe du Planalto. Cette fois, Lula se
succède à lui-même. En 2031, il faudra bien que quelqu’un d’autre prenne sa
place. Mas Deus é brasileiro, não é ?
Titre, Image et Texte: Fundji
Benedict, CEO, LVS Foundation, Dreuz,
28-10-2026
27-10-2026: Oeste sem filtro – Flávio Bolsonaro deixa o Brasil, após ofensiva de m.
A sensação de impotência
Honramos sua memória!
Existe? Qual?
26-10-2027: Oeste sem filtro – Lula torrou mais de 400 bilhões de reais para se reeleger + m. ordena que Flávio entregue o passaporte + os efeitos da reeleição de Lula para a economia
[Aparecido rasga o verbo] E o câncer maligno seguirá destruindo...
Caos no Brasil: Lula vence eleições contra todas as espectativas, depois de suspensão da contagem durante 2 horas
A prorrogação das trevas

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