sexta-feira, 14 de janeiro de 2022

La mort au paradis : Stefan Zweig au Brésil

Sébastien Lapaque

Le 27 août 1941, au cœur de l’hiver austral, deux jours avant l’exécution au mont Valérien du lieutenant de vaisseau Honoré d’Estienne d’Orves par les Allemands, lorsque le paquebot Uruguay en provenance de New York a fait son entrée dans la baie de Guanabara, c’était la troisième fois que Stefan Zweig goûtait la douceur merveilleuse de Rio de Janeiro. L’écrivain était venu une première fois en 1936, à l’occasion d’une tournée de conférences en Amérique du Sud. Reçu en triomphe, logé dans une suite du Copacabana Palace, il avait prononcé un discours à l’Académie brésilienne des lettres où il avait laissé éclater son émotion : « Il y a encore tant de romantisme dans ce pays ! Quelle vitalité, quel dynamisme dans votre histoire, et que votre nature est belle, extraordinairement belle dans sa diversité insaisissable, comparable en cela aux plus splendides paysages de ce monde ! (1)»

Quatre ans plus tard, sa ferveur semblait encore intacte lorsqu’il a retrouvé le Brésil, auquel il avait décidé de consacrer un livre qui paraîtrait à Rio sous le titre « Brasil, país do Futuro » en 1941. La France, enfoncée par les armées du Reich, avait perdu la guerre, mais l’avenir de Stefan Zweig ne semblait pas encore effacé.

Installé à l’hôtel Paysandu, à proximité de la plage de Flamengo, il songeait aux livres qu’il avait en chantier – son autobiographie, son Balzac – et se laissait encore une fois ensorceler par sa terre d’accueil.

« Ici, l’absurdité de toute différence faite entre les races est démontrée quotidiennement avec une évidence absolue qui chaque jour nous semble également merveilleuse. Dans l’armée, à l’école, dans l’administration, des Noirs, des gens de couleur et des Blancs, joyeusement mélangés, pas de honte, de la fierté même à avoir en soi le sang d’Indiens, et même de Noirs. Le Brésil est la plus grande expérience de notre époque en la matière. »

Mystérieusement arraché à la mélancolie qui le rongeait comme une maladie depuis l’invasion de son Autriche natale par les nazis, Zweig a trouvé le temps de voyager et de visiter Salvador de Bahia, Recife et Belém avant de rentrer à New York.

« Le 22 février 1942, après avoir absorbé une puissante dose de Véronal, l’écrivain a invité sa seconde épouse, Lotte Altmann, à l’imiter. Ce qu’elle a fait. »

La tonalité n’était plus la même chez l’homme qui a retrouvé le Brésil en août 1941. Ce dernier séjour, marqué par une étonnante rencontre avec Georges Bernanos à Barbacena, sur les hauts plateaux du Minas Gerais, où l’auteur de L’Imposture s’était installé en septembre 1940, s’est apparenté à une lente descente dans les ténèbres – jusqu’à un suicide que beaucoup de ses amis restés en Europe ou exilés aux États-Unis lui ont reproché. Le 22 février 1942, après avoir absorbé une puissante dose de Véronal, l’écrivain a invité sa seconde épouse, Lotte Altmann, à l’imiter. Ce qu’elle a fait. Cette femme qui s’était juré de lui redonner goût à la vie était-elle aussi désespérée que son époux ? N’est-ce pas Stefan Zweig qui a voulu imiter Heinrich von Kleist, un écrivain qu’il avait célébré dans son essai Le Combat avec le démon, en entraînant sa compagne dans la mort ?

À trois reprises, j’ai eu la chance de me rendre dans la cité impériale Petrópolis et de retrouver la dernière demeure de l’auteur du Monde d’hier, rue Gonçalves-Dias, dans le quartier autrefois résidentiel de Valparaíso, en ruminant ces questions difficiles. La première fois, c’était en 2001. La petite maison blanche où Stefan Zweig a écrit Le Joueur d’échecs était à l’abandon, menacée par la ruine, comme l’est aujourd’hui la fazenda de la Croix-des-Âmes où Bernanos et les siens ont vécu entre septembre 1940 et février 1945. Il y a quelques mois, le site du quotidien brésilien O Globo révélait que le Museu George Bernanos de Barbacena, propriété de la France, avait été fermé à cause de l’effondrement du toit, de la fissuration des structures, de l’affaissement du sol et des risques d’incendie (2). Les objets et les souvenirs émouvants exposés dans les pièces où les Bernanos, père, mère et enfants, ont vécu de longs mois d’exil mélancolique ont dû être mis à l’abri par les autorités municipales à la Maison de la Culture, rue du Général-Câmara, non loin de la rue du Quinze-Novembre, où l’auteur des Grands Cimetières sous la lune avait ses habitudes. Au consulat de Rio de Janeiro et à l’ambassade de Brasília, les appels au secours des adjoints à la culture de Barbacena, répétés depuis vingt ans, n’ont pas été entendus. Personne ne se soucie manifestement de la mémoire de Georges Bernanos.

« Il aura fallu attendre soixante-dix ans pour que cette pauvre petite maison blanche accrochée sur l’argile rouge, à flanc de colline, soit tirée de l’état d’abandon dans lequel elle était tombée pour devenir un lieu de mémoire ouvert à tous. »

À la fin des années 2010, ce n’est ni l’ambassade d’Autriche au Brésil, ni celle du Royaume-Uni, le pays dont Stefan Zweig est devenu citoyen en 1940, qui se sont employées à sauver sa dernière maison, mais un groupe de lecteurs passionnés regroupés au sein d’une association de droit privé présidée par Alberto Dines (1932-2018), son biographe brésilien, un homme extraordinaire, écrivain, journaliste et professeur d’université. Morte no paraíso, a tragédia de Stefan Zweig (3), l’œuvre de sa vie, a paru une première fois en 1981 et a sans cesse été reprise et corrigée au fil d’éditions successives. On attend un éditeur français pour traduire cette somme indispensable pour la connaissance du biographe de Marie-Antoinette.

À la fois musée, centre de recherches et bibliothèque, la Casa Stefan Zweig (4) a été inaugurée le 28 juillet 2012 par Alberto Dines et ses amis. Il aura fallu attendre soixante-dix ans pour que cette pauvre petite maison blanche accrochée sur l’argile rouge, à flanc de colline, soit tirée de l’état d’abandon dans lequel elle était tombée pour devenir un lieu de mémoire ouvert à tous. On peut espérer qu’elle le restera longtemps. Sa visite est un moment poignant, un pèlerinage recommandé à tous, moins compliqué que la visite à Barbacena, qui n’aura peut-être bientôt plus lieu d’être, hélas ! Petrópolis, la ville d’été des empereurs du Brésil, est située à 68 kilomètres au nord de Rio de Janeiro. En bus ou en taxi, on y arrive après avoir traversé des banlieues grises et être monté par une route escarpée dans la forêt dense et fraîche. Retirés dans les vertes collines de la Serra dos Órgãos dès septembre 1941, mais contraints de revenir à Rio pour diverses affaires, Stefan et Lotte Zweig ont souvent emprunté ce tronçon sylvestre de l’actuelle Rodovia BR-040 Brasília-Rio, parfois dans la voiture d’un ami, le plus souvent en autocar. 

La rencontre entre Zweig et Bernanos

Le  «  petit  chalet  au  milieu  des  montagnes  »,  pour  lequel  Stefan  Zweig avait signé un contrat de location de six mois, évoquait pour lui les maisons des environs de Salzbourg. Mais on pense aussi bien aux alpages du canton de Saint-Gall, à la Forêt-Noire ou à la Rhéna-nie en arrivant à Petrópolis, posée à 800 mètres d’altitude. Marié en 1817  à  l’archiduchesse  Marie-Léopoldine  d’Autriche,  Pedro  de  Bra-gance, premier empereur du Brésil (1822-1831) attira dans la région quelques  familles  autrichiennes  auxquelles  se  joignirent  bientôt  des  familles  suisses  et  allemandes.  Elles  y  acclimatèrent  leurs  mœurs  et  leurs usages architecturaux.

Petrópolis,  qui  compte  aujourd’hui  trois  cent  mille  habitants,  n’est plus la petite ville qu’a connue Zweig. La maison où il a rédigé Le  Joueur  d’échecs,  achevé  la  composition  du  Monde  d’hier  et  laissé  son Montaigne  inachevé,  n’est  plus  à  l’écart  de  l’agitation  urbaine.  On arrive pourtant au n° 34 de la rue Gonçalves-Dias le cœur serré, comme si l’écrivain venait de quitter les lieux. Après avoir gravi les escaliers, on atteint la terrasse où il aimait s’installer pour écrire et où  il  a  rédigé  son  testament  avant  de  se  donner  la  mort. 

Au  sol,  on  reconnaît  le  dallage  noir  et  blanc  des  anciennes  photographies.  La maison  est  minuscule,  mais  la  vue  est  belle.  À  l’intérieur,  deux  pièces ont été aménagées avec sobriété pour se souvenir et apprendre à se souvenir. Dans une vitrine, on découvre des objets personnels de l’écrivain qui a fêté son soixantième anniversaire à Petrópolis le 28  novembre  1941  :  une  pipe  de  la  marque  Victoria,  un  ruban  de  machine à écrire, un jeu d’échecs. À en croire les témoins rencontrés par Alberto  Dines,  l’écrivain  était  un  piètre  joueur. 

Alberto  Dines  est vraiment le témoin capital des derniers jours de Stefan Zweig. Né dans une famille de juifs polonais exilés au Brésil, il avait 8 ans en 1940, lorsque l’auteur de La Confusion des sentiments a rendu visite à l’Escola Popular Israelita Brasileira Scholem Aleichem, l’établissement scolaire du bairro Vila Isabel, un quartier de la Zona Norte de Rio, où il étudiait alors. Une photographie reproduite dans son livre en témoigne.

C’était au cours du deuxième voyage au Brésil de Stefan Zweig, où il  était  revenu  avec  l’ambition  d’écrire  un  livre.  Quelques  mois  plus  tard,  lorsque  l’écrivain  a  retrouvé  le  Brésil  une  troisième  et  dernière  fois, il était brisé par un pressentiment tragique. Les polémiques suscitées à Rio par la publication de Brésil, terre d’avenir, accusé d’être naïf, inspiré par le dictateur Getúlio Vargas ou par les États-Unis d’Amérique,  l’avaient  convaincu  d’être  un  homme  définitivement  privé  de  patrie et de surcroît un écrivain exilé de sa langue natale, condamné à être publié en langue étrangère. Comme Paul Celan, suicidé lui aussi, Stefan  Zweig  n’a  pas  supporté  de  voir  l’allemand,  cette  langue  qu’il  avait élevée au plus haut point, devenir la langue des bourreaux – une langue dans laquelle il n’avait plus le droit de faire paraître ses œuvres.

C’est cette immense solitude, cet accablement poignant, que Georges Bernanos n’est pas parvenu à dissiper lorsque Stefan Zweig est venu lui rendre visite dans sa ferme de la Croix-des-Âmes, quelques jours avant son suicide. On y songe en se recueillant dans la pièce aux murs blancs où l’écrivain et son épouse se sont donné la mort. Aiguillé par le  témoignage  capital  de  Geraldo  França  de  Lima  recueilli  à  l’Académie  brésilienne  des  lettres  en  2002  (5),  j’ai  essayé  de  reconstituer  leur dialogue (6). Mais on ne sait guère ce que le catholique vintage Bernanos a dit à l’athée Zweig pour empêcher ce geste qu’il a jugé avec une grande sévérité :

«   Des  milliers  et  des  milliers  d’hommes  qui  tenaient  M. Zweig pour un maître, l’honoraient comme tel, ont pu  se  dire  que  ce  maître  avait  désespéré  de  leur  cause,  que cette cause était perdue. La cruelle déception de ces hommes est un fait beaucoup plus regrettable encore que la disparition de M. Stefan Zweig, car l’humanité peut se passer de M. Stefan Zweig, et de n’importe quel écrivain, mais elle ne peut voir sans angoisse se réduire le nombre des  hommes  obscurs,  anonymes,  qui,  n’ayant  jamais  connu les honneurs ni les profits de la gloire, refusent de consentir  à  l’injustice,  vivent  de  l’unique  bien  qui  leur  reste, une humble et ardente espérance. (7) »

Dans  l’instant,  Georges  Bernanos  a  sans  doute  négligé  l’angoisse  existentielle  de  Stefan  Zweig  face  à  l’ogre  nazi  et  oublié  ce  qu’avait  écrit Charles Péguy des tribulations des fils d’Israël dans Notre jeunesse, un  livre  qu’il  avait  pourtant  longuement  médité  en  1938,  au  lende-main du « hideux septembre de Munich » :

«  Ils ont tant fui, tant et de telles fuites, qu’ils savent le prix de ne pas fuir. [...] Je connais bien ce peuple. Il n’a pas  sur  la  peau  un  point  qui  ne  soit  pas  douloureux,  où  il  n’y  ait  un  ancien  bleu,  une  ancienne  contusion,  une douleur sourde, la mémoire d’une douleur sourde, une  cicatrice,  une  blessure,  une  meurtrissure  d’Orient  ou d’Occident. (8) »

La Casa Stefan Zweig conserve le souvenir des écrivains et artistes qui  ont  trouvé  refuge  au  Brésil  entre  1933  et  1945.  Sur  un  mur  du  musée, un Mémorial de l’exil établit leur liste. Parmi eux, une grande majorité de juifs allemands, mais aussi des militants politiques et des gens qui ne pouvaient plus respirer l’atmosphère politique en Europe. Ainsi Georges Bernanos, dégoûté par « l’ordre des hommes d’ordre » et  par  les  pulsions  fascistes  de  la  droite  française,  lui-même  devenu  un paria pour s’ouvrir au douloureux mystère littéraire d’Israël dont témoigne la fin tragique de Stefan Zweig du Brésil. « Ils ont tant fui, tant et de telles fuites... »

1. Stefan Zweig, « Petit voyage au Brésil » [1936] in Pays, villes, paysages. Écrits de voyage, traduit par Hélène Denis-Jeanroy, Belfond, 1996.

2. Victória Jenz, « Museu George Bernanos é interditado por danos estruturais em Barbacena », Globo, 15 juin 2021, https://g1.globo.com/mg/zona-da-mata/noticia/2021/06/15/museu-george-bernanos-e-interditado-por-danos-estruturais-em-barbacena.ghtml.

3. Alberto Dines, Morte no paraíso, a tragédia de Stefan Zweig, 4e édition revue et corrigée, Rocco, 2012.

4. Www.casastefanzweig.org.

5. Cf. Geraldo França de Lima, « Com Bernanos no Brasil » in Hubert Sarrazin, Bernanos no Brasil, testemunhos vividos, Vozes, 1968.

6. Cf. Sébastien Lapaque, Esse paraÍso da tristeza : Stefan Zweig e Georges Bernanos. Brasil, 1942, É Realizações, 2018.

7. Cf. Georges Bernanos, « Apologias do suicidio », O Jornal, 6 mars 1942. Traduction : « Le suicide de M. Stefan Zweig » in Georges Bernanos, Brésil, terre d’amitié, La Table ronde, coll. « La petite vermillon », 2017, p. 109 ; Georges Bernanos, Essais et écrits de combat, tome II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1995, p. 394-396.

8. Charles Péguy, Notre jeunesse, Gallimard, coll. « Folio essais », 1993.

Sébastien Lapaque est romancier, essayiste et critique au Figaro littéraire. Il collabore également au Monde diplomatique. Son recueil Mythologie française (Actes Sud, 2002) a obtenu le prix Goncourt de la nouvelle. Dernier ouvrage publié : Ce monde est tellement beau (Actes Sud, 2021).› slapaque@gmail.com

Revue des Deux Mondes, Décembre 2021- Janvier 2022


Nenhum comentário:

Postar um comentário

Não aceitamos/não publicamos comentários anônimos.

Se optar por "Anônimo", escreva o seu nome no final do comentário.

Não use CAIXA ALTA, (Não grite!), isto é, não escreva tudo em maiúsculas, escreva normalmente. Obrigado pela sua participação!
Volte sempre!
Abraços./-