segunda-feira, 24 de janeiro de 2022

[L’édito de Valérie Toranian] L’inquiétant retour de Daech

Valérie Toranian

État islamique s’est-il reconstitué en Syrie ? La menace terroriste est-elle en train de se redéployer en Orient alors que nous avons baissé la garde ?

Depuis plusieurs jours, une centaine de combattants de l’État islamique (Daech) mènent une attaque de grande envergure contre la prison de Hassakeh, dans le nord-est de la Syrie, où les Kurdes détiennent environ 3500 djihadistes, selon une estimation de l’Organisation syrienne des droits de l’homme (le nombre total d’islamistes détenus par les Kurdes est de 12 500 environ). Malgré l’appui des troupes américaines, encore présentes sur place au sein de la coalition anti-Daech, les combats se poursuivent. Les djihadistes utilisent les Kurdes comme des boucliers humains. En quatre jours, plus de quatre-vingts djihadistes et une quarantaine de Kurdes seraient morts. Dans cette ville mixte arabe et kurde, les djihadistes auraient trouvé des complicités du côté des arabes sunnites qui veulent affaiblir le pouvoir kurde local. « Les attaques de prison représentent la meilleure opportunité pour l’État islamique de retrouver sa force […] et la prison de Ghwayran est une bonne cible, car elle est surpeuplée », estime, dans Le Figaro, le chercheur Nicholas Heras, du Newlines Institute, à Washington. Presque simultanément, en Irak, les djihadistes de l’État islamique ont lancé une attaque contre une position de l’armée dans la région de Diyala, faisant onze morts.

« Paradoxalement, l’État islamique, ennemi des talibans, est un atout dans la manche des nouveaux maîtres de Kaboul. »

À 3 000 kilomètres à l’Est s’est implantée depuis 2014 la branche afghane de Daech, l’EI-K (État islamique Khorosan, en référence à une ancienne région qui englobait des parties de l’Afghanistan, du Pakistan, de l’Iran et de l’Asie centrale actuels). Elle est constituée de djihadistes ayant fui l’Irak et la Syrie, après la chute du califat de l’État islamique, ainsi que d’Afghans, « déçus » par les talibans, jugés trop modérés et devenus des « traîtres » depuis les négociations entamées à Doha avec les États-Unis. L’EI-K a commis des attentats extrêmement violents sur le sol afghan : contre des mosquées, des hôpitaux, des écoles et contre la minorité chiite hazara qui continue d’être persécutée dans les zones où l’EI-K exerce toujours une forte influence, comme à Jalalabad. Après la débâcle américaine et l’arrivée au pouvoir des talibans, en août 2021, de nombreux djihadistes sont sortis des prisons et sont venus grossir les rangs de l’État islamique. Même si leur nombre est relativement faible (entre 2 000 et 4 000), leur importance ne doit pas être sous-estimée.

Paradoxalement, l’État islamique, ennemi des talibans, est un atout dans la manche des nouveaux maîtres de Kaboul. Les occidentaux sont persuadés que la menace terroriste anti-occidentale émane de l’État islamique qui prône le djihad international, et pas des talibans, alliés du Pakistan, qui ne prônent qu’un « djihad local ». Les talibans, en combattant l’EI-K, « rassurent » les occidentaux : mieux vaut des talibans que l’État islamique, résument les chancelleries.

« Aujourd’hui, la nébuleuse djihadiste se redynamise. Elle est de plus en plus opaque et difficile à déchiffrer. »

Mais c’est une analyse à courte vue. Le départ des Américains et la victoire des talibans permettent à toutes les composantes de l’idéologie islamiste de reprendre corps dans la région. Ils ont de nouveau le champ libre. Contrairement à ce que veulent faire croire les talibans, la crainte que l’Afghanistan redevienne un sanctuaire terroriste est bien réelle. Pour Suzanne Raine, ancienne diplomate britannique spécialisée dans la lutte antiterroriste et professeur au King’s College de Londres, le départ des Américains offre aux groupes djihadistes locaux une caisse de résonance dans le monde entier, de l’Afrique australe (Ouganda, Mozambique…) au Sahel en passant par les pays d’Asie centrale. Sans parler du Cachemire, devenu une nouvelle plaque tournante.

« Aujourd’hui, la nébuleuse djihadiste se redynamise. Elle est de plus en plus opaque et difficile à déchiffrer. Le renseignement américain, le seul à avoir mis des moyens considérables pour faire remonter les informations, n’existe plus. Comment continuer à surveiller efficacement des groupes dispersés dans autant de régions, avec autant de langues, voire de dialectes ? Avec des individus qui ont compris les techniques d’invisibilité : pas de téléphones, pas d’internet, pas de réseaux sociaux ? La cybersurveillance ne suffit pas. Il faut des moyens humains sur place. » (1).

L’offre djihadiste se complexifie. Aujourd’hui, il y a davantage de djihadistes qu’en 2015. « En Europe et aux États-Unis, on a l’impression d’être dans l’après-Daech. C’est une erreur. On est au contraire dans un nouveau Daech », constate Anne-Clémentine Larroque, historienne de l’islamisme. L’argent américain est désormais investi dans la lutte contre la Chine. C’est sûrement nécessaire. Mais au point de se démunir face à la menace croissante en provenance du Moyen-Orient ? « Nous baissons notre vigilance et nous allons à nouveau être vulnérables aux mouvements terroristes », redoute Colin Clarke, directeur du think-tank américain The Soufan Center.

« La France est embourbée au Sahel où elle n’a que des mauvaises options : partir et laisser le champ libre à la dictature et aux djihadistes, avec les Russes comme nouveaux gendarmes (tout ça pour ça…) ; rester et mettre en péril les troupes françaises en bute à l’hostilité. »

L’Amérique a déserté le Moyen-Orient, la Russie occupe le vide, protège son « espace d’influence », la Chine progresse partout. La Turquie attaque le Karabakh et le sud de l’Arménie. L’Europe n’a pas de politique internationale commune. Emmanuel Macron se cherche un rôle mais la France n’est plus la grande puissance qu’elle a été. Les Russes via les mercenaires Wagner ont pris pied au Mali où la présence française est de plus en plus combattue. Un jeune soldat est mort cette semaine portant à 53 le nombre de militaires tués dans l’opération Barkhane. La France est embourbée au Sahel où elle n’a que des mauvaises options : partir et laisser le champ libre à la dictature et aux djihadistes, avec les Russes comme nouveaux gendarmes (tout ça pour ça…) ; rester et mettre en péril les troupes françaises en bute à l’hostilité. En Afrique, au Moyen-Orient, en Afghanistan (où 23 millions d’Afghans sont menacés de famine), l’instabilité et la menace terroriste progressent de concert. Mais nous sommes obnubilés par la crise sanitaire.

L’OMS estime plausible une sortie de pandémie en Europe d’ici mars lorsque Omicron aura contaminé jusqu’à 60 % de la population. Il serait temps. Pour la santé de tous, bien sûr. Mais aussi pour regarder de nouveau le monde autour de nous. Et prendre au sérieux le rôle que la France pourrait jouer pour neutraliser au mieux ces nouvelles menaces.

Titre et Texte: Valérie Toranian, Directrice de la Revue des Deux Mondes, lundi, le 24-1-2022

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