segunda-feira, 29 de novembro de 2021

[L’édito de Valérie Toranian] Joséphine Baker au Panthéon : une superbe épine dans le pied des indigénistes

Valérie Toranian

Joséphine Baker entrera mardi 30 novembre au Panthéon. Elle sera la première femme noire et la première artiste à rejoindre la cohorte des « grands hommes » et quelques femmes que la patrie reconnaissante honore de sa béatification laïque.

Mais ce n’est pas seulement l’icône noire mondiale des années trente, la star de la Revue nègre avec sa clownesque et ironique « danse sauvage », l’amie des cubistes et des surréalistes, que le président Emmanuel Macron a choisi de faire reposer aux côtés de Jean Moulin. C’est surtout la résistante. Celle qui chantait son amour pour Paris l’aima tellement qu’elle entra immédiatement en résistance lorsque l’occupant nazi y installa ses croix gammées. Engagée aux côtés des Forces françaises libres, elle proposa ses services au contre-espionnage. « Les Français m’ont tout donné. Je suis prête à leur donner aujourd’hui ma vie », dira la star de music-hall qui gardera une reconnaissance éternelle à la France qui l’accueillit en 1925.

Née dans le Missouri, état ségrégationniste, elle découvre à son arrivée un pays libre où « elle n’eut plus jamais peur » et où elle pouvait entrer dans n’importe quel restaurant. On l’utilisa donc pour récolter des renseignements. Patriote jusqu’à la pointe de ses accroche-cœurs ! Vénérant le général de Gaulle, « son » grand homme, qui lui offrit une croix de Lorraine lors de leur première rencontre à l’opéra d’Alger en 1943, puis une légion d’honneur à titre militaire en 1957. C’est en uniforme de l’armée de l’air française qu’elle prendra la parole aux côtés de Martin Luther King lors de la célèbre marche d’août 1963 à Washington. Car Joséphine Baker croit en la fraternité universelle et au juste combat contre le racisme. Aux États-Unis, elle se bat contre la ségrégation. En France, elle finance la Licra et s’engage aux côtés du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples).

« Les temps nouveaux ne sont peut-être plus si bien accordés à la fraternité universaliste que Joséphine Baker voulait sienne. Sa panthéonisation est un pied de nez à tous les tenants du business identitaire indigéniste, décolonial et racialiste. »

Comment imaginer une icône plus charismatique, plus consensuelle et plus française ? Comme l’écrivit Régis Debray, qui fut à l’origine en 2013 du mouvement pour sa panthéonisation, « Voir reposer côte à côte la chair et la science, la fantasque et le supplicié, Orphée et Jean Moulin, ne serait pas la pire façon de faire remonter de la vie au sommet de la colline […] et d’accorder la République aux temps nouveaux. »

Les temps nouveaux justement ne sont peut-être plus si bien accordés à la fraternité universaliste que Joséphine Baker voulait sienne. Sa panthéonisation est un pied de nez à tous les tenants du business identitaire indigéniste, décolonial et racialiste. Une épine dans leur pied. Comme c’est ennuyeux ce diable de femme qui ne cesse de célébrer la France qu’elle considère comme un paradis comparé aux États-Unis. Bien loin de l’infernal « État raciste systémique » qu’on dénonce en permanence dans les discours décoloniaux et leurs médias woke déférents.

Libération a réglé le problème en proposant une réécriture woke de la vie de Joséphine Baker. « Noire, bisexuelle, résistante, antiraciste, féministe… la danseuse et chanteuse symbolise une France plurielle à rebours des débats actuels », titre le quotidien. Comprendre « à rebours des débats actuels identitaires incarnés par les forces réactionnaires et fascisantes, racistes et islamophobes ».

« Énoncer les différentes appartenances de Joséphine Baker pour en faire le symbole d’une France multiculturelle, diversitaire et dégenrée, opposée à l’universalisme “abstrait”, c’est foncer dans le contresens. »

Voilà Joséphine Baker, gaulliste et libertaire, promue à son corps défendant icône postmoderne de l’intersectionnalité et de la convergence néo-féministe décoloniale et racialiste. Bisexuelle, quelle aubaine ! Même les LGTBQ+ vont pouvoir la chaperonner. Le problème avec Joséphine Baker, c’est justement qu’elle n’est d’aucune chapelle, d’aucune tribu, d’aucune communauté. Énoncer ses différentes appartenances pour en faire le symbole d’une France multiculturelle, diversitaire et dégenrée, opposée à l’universalisme « abstrait », c’est foncer dans le contresens. Image

Libération, qui ouvre grand ses colonnes à ceux qui font la promotion de la culture woke, en connaît pourtant bien la grammaire. On s’y exprime « en tant que » noir, « en tant que » femme, en « tant que » trans , « en tant que » musulman… Et surtout on s’y exprime tant qu’on dénonce la République française, son néo-colonialisme, son universalisme hypocrite, qui masquerait en fait la discrimination permanente et le racisme systémique. Toute critique de cette essentialisation, de cette assignation identitaire est d’ordre totalitaire, colonialiste, suprématiste blanc et hétérosexuel dominant. On ne s’aventurera pas à faire parler les morts mais Joséphine Baker qui se battait pour faire disparaître les barrières entre les races, aurait-elle fait la promotion d’un néo-racisme qui a spectaculairement réhabilité la notion de race pour en faire un étendard de la lutte anti-occidentale ? Joséphine Baker se battait en tant qu’être complexe et singulier à la fois, non pour la défense d’une communauté mais pour l’abolition des apartheids, de tous les apartheids, aurait-elle applaudi à ces nouvelles idéologies où ce qui nous sépare compte plus que ce qui nous rassemble ? Preuve que le destin inclassable, donc libre, de cette icône embarrasse l’« indigénie », cette dernière rappelle ses troupes à l’ordre.

« Joséphine Baker, femme libre, inclassable et complexe. C’est cette impossibilité à l’assigner qui fait d’elle une figure encore plus exemplaire. Une femme illustre entre toutes pour notre Panthéon. Son destin est un roman à enseigner d’urgence dans nos écoles. »

Rokhaya Diallo s’est fendue d’une tribune au Washington Post pour avertir que « l’histoire inspirante de Joséphine Baker ne doit pas effacer le racisme d’État français. » Dans son interview à Libération, elle tempère l’enthousiasme général en rappelant que Joséphine Baker « n’a jamais critiqué la domination coloniale française, contrairement à Gisèle Halimi ». Rokhaya Diallo aurait visiblement été plus à l’aise avec l’entrée au Panthéon d’une militante féministe anticolonialiste. Si tel avait été le cas, elle aurait pu approuver le choix d’une figure anticolonialiste tout en se lamentant qu’aucune femme non blanche n’ait encore été choisie pour figurer au Panthéon…

La militante décoloniale souligne l’aveuglement, le déni, les impasses de Joséphine Baker. Mais se battre, comme cette dernière le fit, dès les années 1950, contre la ségrégation aux États-Unis fait d’elle un précurseur. Elle n’a peut-être pas mené la lutte anticoloniale mais elle a sûrement applaudi de Gaulle, qu’elle approuvait tout d’un bloc, quand il accorda l’indépendance à l’Algérie et aux pays africains. Son soutien à Fidel Castro, héros de la lutte anti-impérialiste et anticolonialiste, n’est pas non plus un détail. Elle n’a pas eu peur de le revendiquer malgré ses attaches gaullistes.

Joséphine Baker, femme libre, inclassable et complexe. C’est cette impossibilité à l’assigner qui fait d’elle une figure encore plus exemplaire. Une femme illustre entre toutes pour notre Panthéon. Son destin est un roman à enseigner d’urgence dans nos écoles.

Titre et Texte: Valérie Toranian, Directrice de la Revue des Deux Mondes, lundi, le 29-11-2021

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