sexta-feira, 18 de novembro de 2022

Réflexions dispersées sur la violence de droite et la violence de gauche

Mathieu Bock-Côté

Il existe un rapport asymétrique à la violence politique, selon qu’on l’associe à ce qu’on appelle la droite ou à celle qui s’appelle la gauche. La violence de la première est unanimement condamnée : elle serait en elle-même factieuse, la seconde est tolérée, ou même encouragée, lorsque les circonstances l’exigent.

Les rencontres internationales se multiplient, d’ailleurs, pour mettre en garde les sociétés occidentales contre les violences « racistes », « sexistes » ou « transphobes » : on parle des violences d’extrême droite – en France, on préfère parler d’ultra-droite, mais la distinction, globalement, relève de la nuance sémantique. Apparemment, elles représenteraient la première menace à la sécurité intérieure. Partout dans le monde occidental se constitueraient des groupes suprémacistes prêts à s’en prendre aux gouvernements, ou du moins, aux minorités (1).

Il n’est pas interdit de croire que cette narration souvent théâtrale d’une insurrection à venir serve à relativiser par effet de contraste la violence islamiste, souvent ramenée, par le génie du système médiatique, à une série de faits divers sans trop de liens entre eux, ou relevant alors de dérèglements psychiatriques graves, et se dérobant, pour cela, à l’analyse politique.

La dénonciation de la violence d’extrême droite n’est pas centrée exclusivement sur les actions des groupes qui appartiendraient à cette mouvance. Sont dénoncés avec tout autant de vigueur les « discours haineux » qui lui créeraient un terreau favorable : il s’agit dès lors de désigner à la vindicte publique les intellectuels, les éditorialistes, les chroniqueurs, les polémistes, les écrivains s’éditant à compte d’auteur, mais aussi les partis qui tiendraient de tels discours.

On plaidera aussi pour la mise en place de lois pour criminaliser ou du moins pénaliser juridiquement de tels discours – on peine toutefois à caractériser le discours haineux, sinon à la manière d’un propos critiquant marquant un clair désaccord avec ce qu’on appelle aujourd’hui les revendications minoritaires. Par exemple, s’opposer à la disparition des sexes dans les formulaires administratifs de l’État ou contester l’idéologie trans voulant qu’un homme puisse devenir une femme (ou l’inverse) sera potentiellement interprété comme un discours haineux, favorisant des gestes haineux. Le discours haineux, ainsi défini, devient en lui-même un acte de violence poussant à la reconduction d’un ordre social discriminatoire fondé sur la persécution des différentes minorités (2).

« La violence de gauche prend aussi le visage de la foule lyncheuse woke, très présente sur les campus américains, qui rassemble moins des militants qu’une masse mutante d’individus hystérisés idéologiquement »

Il n’en est pas de même de la violence de gauche. Celle des antifas est probablement la plus visible aujourd’hui. On notera d’abord qu’il s’agit d’une violence revendiquée, assumée, théorisée, comme on peut le constater en s’aventurant dans les écrits des intellectuels antifas, souvent publiés par des maisons d’édition que l’on juge recommandables.

Les antifas l’expliquent sans gêne : ils font de la violence un instrument nécessaire dans la construction d’un dispositif inhibiteur décourageant l’expression d’idées qu’ils jugent « fascistes » dans nos sociétés – le problème étant évidemment que le fascisme, dans leur perspective, est assimilable à toute forme de conservatisme, de patriotisme, et plus largement, à toute forme de résistance ou de scepticisme aux revendications auxquelles ils s’associent. Ils multiplient les attaques contre les conférenciers jugés réactionnaires en sachant que la société libérale dénoncera dans un premier temps cette politique de censure puis se lassera de défendre le droit à la parole de ceux qu’elle réprouve, par ailleurs.

Ils misent explicitement sur une culture de l’intimidation : le prix à payer pour inviter ces conférenciers devenant de plus en plus élevé, les groupes voulant s’associer à eux seront de moins en moins nombreux. La violence de gauche prend aussi le visage de la foule lyncheuse woke, très présente sur les campus américains, qui rassemble moins des militants qu’une masse mutante d’individus hystérisés idéologiquement, et prenant au sérieux l’idée selon laquelle certains discours, même calmement exprimés et argumentés, représentent en soi une violence pour les groupes minoritaires, et qu’il serait dès lors nécessaire et légitime de prendre tous les moyens nécessaires pour qu’ils n’aient pas accès à une tribune – il faudrait les « déplateformer », et comme on dit aujourd’hui, les « canceller ».

Le traitement asymétrique des violences

La mouvance antifa agit souvent dans l’indifférence totale des médias. Mais lorsqu’il n’est plus possible de détourner le regard, le récit médiatique la déculpabilisera. Ainsi, même si les antifas attaquent un événement culturel ou politique, le récit médiatique rapportera plutôt des violences indéterminées, en en faisant souvent porter la responsabilité à l’agressé. On tracera même un trait d’équivalence entre les miliciens d’extrême gauche et le service d’ordre responsable de la sécurité de l’événement en expliquant que les détracteurs et les partisans de ce candidat se sont écharpés lors du rassemblement. Les violences engendrées par l’attaque d’un meeting d’un homme politique de droite deviendront, dans les médias, les violences au meeting dees violences au meeting de cet homme politique, comme s’il en était responsable.

La   violence   de   l’émeute   interpelle   aussi   différemment, selon   qu’on  la  dise  de  droite  ou  de  gauche.  Avec raison,  l’ensemble  de  la  classe politico-médiatique   occidentale a   condamné   l’émeute   du 6  janvier  2021,  qui  a  vu  la  frange  fanatisée  des  partisans  de  Donald  Trump  chercher  à  s’emparer  du  Capitole.  Elle  n’a  jamais,  toutefois,  montré  la  même  sévérité  au  moment  des  émeutes  raciales  à  répéti-tion  du  printemps  2020,  qui  ont  enflammé  plusieurs  grandes  villes  américaines en multipliant les scènes de pillage, parce que la cause à l’origine de ces violences était cette fois jugée légitime.

Il convient alors de se questionner sur la nature de ce traitement asymétrique des violences – alors que les violences politiques concrètes, réelles, viennent pour l’essentiel de la gauche, il faut le redire.

La  première  interprétation  se  veut  philosophique,  et  se  présente  comme une théorie du changement social dans la modernité. Certains affirmeront que la violence de gauche est une violence accoucheuse de l’histoire – c’est ce que disait Marx, mais aussi Trotski, qui distinguait formellement  la  violence  révolutionnaire,  émancipatrice,  permettant  de  liquider  les  catégories  sociales  résiduelles  et  le  bois  mort  de  l’hu-manité,  et  la  violence  contre-révolutionnaire,  entravant  l’avènement  de  la  société  sans  classes,  de  la  société  idéale. 

Cette  distinction  n’est  pas  strictement  muséale  :  la  complaisance  dont  profite  encore  Alain  Badiou dans le petit milieu intellectuel nous montre qu’une partie de l’intelligentsia,  sans  le  dire  ouvertement,  juge  encore  favorablement  la  violence  révolutionnaire,  même  dans  sa  forme  la  plus  extrême  et  caricaturale.Mais  on  peut  aussi  penser  que  cette  asymétrie  s’inscrit  dans  la  nature  même  de  ce  que  j’appelle  le  «  régime  diversitaire  »,  qui  se  montre  d’une  grande  violence  symbolique  envers  les  partis  «  popu-listes », qu’il extrême-droitise, fascise et même nazifie, en laissant tou-jours croire que les portes des enfers viennent de s’ouvrir en laissant des  forces  atroces  en  sortir,  et  qu’il  est  absolument  urgent  d’utiliser  tous les moyens nécessaires pour les y reconduire. Dès lors, les mili-tants  antifas  se  présentent  structurellement,  sans  que  la  chose  soit  jamais revendiquée ou théorisée, comme les milices du régime diversi-taire, traduisant concrètement à coups de poing et de battes les slogans répétés sur la nécessité de sauver la démocratie contre le fascisme qui revient. Elles permettent de mater les adversaires du régime, surtout les plus sonores et les plus résolus.

On retrouve alors notre question inaugurale.

Le régime diversitaire, qui, de ce point de vue, ne fait que radicaliser la dynamique idéologique de la modernité, juge la droite fondamentalement mauvaise – au fond d’elle-même, elle dériverait naturellement vers l’extrême droite, si ce n’étaient des balises et des interdictions qui lui  sont  posées  extérieurement.  Puisque  nous  sommes  officiellement  en démocratie libérale, elle est tolérée comme un mal nécessaire, pour peu qu’elle ne soit qu’une gauche pâle ou une gauche au ralenti – dès lors  qu’elle  se  charge  d’un  contenu  substantiel  et  s’oppose  non  seu-lement aux dérives de la gauche mais à la gauche en elle-même, elle devient extrême droite.

Quant  à  la  gauche,  elle  est  fondamentalement  juste,  et  ses  excès  relèvent non pas d’une nature perverse mais d’une bonté inflammée et désordonnée, qu’on ne saurait, en dernière instance, sérieusement blâmer.

(1) Dans cette logique, les massacres terroristes comme ceux d’Utoya et de Christchurch deviennent la matrice d’une violence appelée à se répéter et à se multiplier partout en Occident. Je laisserai de côté, toutefois, dans ce texte, ce type d’attentats, qui relèvent du terrorisme, pour me concentrer sur les vio-lences politiques « non meurtrières ».

(2) Inversement, les authentiques violences verbales de la gauche, qui pourraient, sans trop d’imagination, être interprétées comme autant de discours haineux alimentés par un ressentiment antiblanc, antipolice, antioccidental ou antibourgeois, ne sont jamais théorisées comme discours haineux. N’en soyons pas surpris : le racisme antiblanc, par exemple, est décrété théoriquement impossible (car le racisme ne doit plus être pensé comme une idéologie mais comme un système affranchi de toute dimension intention-nelle reconduisant sans même qu’ils s’en aperçoivent les privilèges des Blancs au détriment des popula-tions « racisées »). Le discours haineux, du point de vue du régime diversitaire, est à sens unique, et n’est jamais rien d’autre qu’un discours de défense de la structure hétéropatriarcale blanche constitutive du monde occidental. Qu’il soit virulent ou qu’il ne le soit pas ne compte pas vraiment : il se caractérise par son refus de voir le monde à partir de la logique minoritaire et diversitaire.

Titre et Texte: Mathieu Bock-Côté, Revue des Deux Mondes, novembre 2022, pages 39/43

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